vendredi 31 mai 2013

Shokuzai, celles qui voulaient se souvenir


Au Japon, Shokuzai était une mini-série télé en cinq épisodes diffusée en janvier 2012, en France, ce sont deux films qui sortent à une semaine de distance. La scène primitive de la série se déroule quinze ans avant le récit principal. Emili, écolière de neuf ans, est nouvelle dans l’école d’une petite ville japonaise. Très vite, elle se lie avec quatre amies de sa classe, elle les invite chez elle pour le goûter. Une fin de journée, elles jouent ensemble dans la cour de récré quand un homme, prétendant venir réparer quelque chose, vient demander de l’aide à l’une d’elles. Emili se dévoue pour l’aider. Quelques minutes plus tard, la fillette est découverte morte par ses camarades dans le gymnase.

Très vite, les quatre enfants réagissent. L’une appelle la police, une autre va chez Asako (Kyôko Koizumi), la mère d’Emili, une autre tente de trouver l’institutrice et la dernière reste près du corps. Une enquête commence, les policiers interrogent les enfants mais aucune d’elles ne garde en souvenir le visage de l’assassin. Six mois plus tard, Asako invite les quatre fillettes pour l’anniversaire d’Emili. Une photo de l’enfant morte trône sur un meuble, fixant ses camarades. C’est alors que la mère leur fait le reproche inouï de ne pas avoir été capables de reconnaitre le meurtrier et, qu’en conséquence, il court toujours. Elle leur fait promettre de trouver cet assassin. Les deux premiers chapitres de Shokuzai, celles qui voulaient se souvenir sont consacrés respectivement à Sae (Yû Aoi) et Maki (Eiko Koike), devenues adultes. Les deux chapitres sont scénaristiquement indépendants.

Désormais adultes, chacune d’elles a désormais un métier et a quitté la ville de leur enfance. Sae est esthéticienne et Maki est enseignante. La première, peu sûre d’elle, est célibataire et se décide à épouser Takahiro (Mirai Moriyama), riche héritier qui était justement dans la même école que Sae. Il va chaque soir lui imposer de se déguiser dans la même tenue que la poupée qu’elle avait étant enfant. La deuxième est au contraire une femme très forte d’esprit, très rigoureuse dans son travail et devenue la bête noire des parents d’élève. Elle apprend le kendo et va se servir de cet art martial pour frapper un dément venu agresser les enfants lors d’une sortie à la piscine. Elle devient alors une héroïne aux yeux de tous mais son geste d’une violence extrême commence inquiéter

Ce sont deux traumatisées de la vie que filme Kiyoshi Kurosawa. Il énumère leur dysfonctionnement respectif en les mettant face à deux dégénérés, l’un sexuel (le mari de Sae) l’autre mental (l’agresseur) mais ce ne sont que des miroirs qu’il tend à ces deux personnages, rappelant constamment que le traumatisme ne vient pas seulement de la scène primitive mais aussi de la promesse à la mère. J’imagine que dans les trois autres parties dans le film qui sort la semaine prochaine, les deux autres enfants ainsi que la mère auront droit à leur lot de pervers en tout genre. La mère d’Emili fait office de fantôme qui hante l’esprit des jeunes adultes et erre au beau milieu des décors ternes et sans âme. Elle vient chaque fois constater si les anciennes amies de sa fille ont remboursé leur part de dettes pour avoir laissé mourir Emili. Pour l’instant, le récit est un peu indolent et très bavard avec un vague air de déjà-vu, il me faut donc attendre quelques jours pour juger de l’ensemble de Shokuzai.

Shokuzai, celles qui voulaient se souvenir (贖罪, Japon, 2012) Un film de Kiyoshi Kurosawa avec Kyôko Koizumi, Hazuki Kimura, Yû Aoi, Mirai Moriyama, Eiko Koike, Kenji Mizuhashi, Sakura Andô, Chizuru Ikewaki, Ayumi Itô, Tomoharu Hasegawa, Teruyuki Kagawa.

jeudi 30 mai 2013

Sorties à Hong Kong (mai 2013) American dreams in China


American dreams in China (中國合伙人, Chine – Hong Kong, 2013) Un film de Peter Chan Ho-san avec Huang Xiao-ming, Deng Chao, Tong Da-wei, Du Juan, Daniel Berkey, Claire Quirk, Tong Lei, George Anton, Liu Tian-zuo, Gong Cui-ying, Yang Chen, Zhang Zi-mu, Wang Zhen. 110 minutes. Classé Catégorie IIA. Sortie à Hong Kong : 30 mai 2013.



mercredi 29 mai 2013

La Dernière fois que j’ai vu Macao


Comme j’avais, la semaine dernière, écrit sur Only God survives qui se déroule en Thaïlande, je parle aujourd’hui de La Dernière fois que j’ai vu Macao. Les deux cinéastes portugais ont déjà filmé la ville, ex colonie portugaise rétrocédée à la Chine en 1999. Le cinéma filme finalement peu Macao, ville dédiée aux casinos (le Las Vegas chinois comme il est dit dans le film) et dont l’architecture portugaise est encore très présente. Plusieurs films hongkongais s’y déroulent (Exilé de Johnnie To, Isabella de Pang Ho-cheung, Butterfly de Mak Yan-yan), bien d’autres y font référence notamment les films de gambling.

Le micro récit tourne autour de la disparition d’une chanteur travestie de cabaret nommée Cindy que l’on découvre en ouverture de film mimant une chanson de Lana Turner dans le Macao de Josef Von Sternberg, navet de fin de carrière du cinéaste, devant des tigres en cage. Cindy cherche à rencontrer Da Mata mais ils n’arrivent jamais à se trouver dans cette ville où pourtant « tout le monde se connait » (je cite les dialogues du film). Da Mata passe de lieu en lieu à la recherche de Cindy, traversant la ville de fond en comble. Une cage d’oiseau recouverte d’un linge circule de main en main, cachant un secret.

On menace Da Mata de ne pas poursuivre sa recherche, de partir immédiatement de Macao. La violence des rapports est au cœur du récit. Des coups de feu retentissent. Tout est hors champ si bien qu’il est inutile de filmer à la fois la scène « d’action » et son résultat (les corps criblés de balles. On ne verra jamais le visage du moindre protagoniste, la tête est toujours hors champ. Tout est narré en voix off monocorde et en portugais. En revanche, le film permet de découvrir cette ville méconnue, la ville et ses néons, les chiens errants, les nouveaux immeubles modernes comme la campagne isolée. Le tout filmé dans une grisaille automnale (les nuages surplombent toujours Macao).

On sent les intentions des réalisateurs : construire un récit mental que le spectateur pourra reconstruire avec les souvenirs des films noirs connus et que le film cite nonchalamment. L’autre intention est plus clairement assonée : pour João Rui Guerra da Mata, il s’agit de revenir dans la ville de son enfance, son père travaillait à Macao et de se rappeler un passé révolu. Seulement voilà, les images rapportées de ce voyage sont très ternes, le filmage en petit caméra n’arrange rien. Le film est un essai cinématographique où le montage est souverain (la déconnexion entre le son et l’image) mais qui distille régulièrement un ennui gêné de voir cette tentative de film noir échouer.

La Dernière fois que j’ai vu Macao (La Ultima vez que vi Macau, Portugal – France, 2012) Un film de João Pedro Rodrigues et João Rui Guerra da Mata avec Cindy Scrash, João Pedro Rodrigues et João Rui Guerra da Mata.

lundi 27 mai 2013

L'Étranger à l'intérieur d'une femme


Deux ans après Tourments, Mikio Naruse, avec L’Etranger à l’intérieur d’une femme, adapte pour la première fois un roman non japonais, The Thin line d’Edouard Atiyah (qui sera également mis en scène par Claude Chabrol en 1970 dans Juste avant la nuit). Isao Tashiro (Keiju Kobayashi) est un salaryman bien conformiste. Marié avec Masako (Michiyo Aratama), gentil papa de deux enfants qui se chamaillent et fils d’une vieille mère qui habite dans la coquette maison de banlieue, il apprend un soir que l’épouse de son vieil ami de vingt ans, Sugimoto (Tatsuya Mihashi) a eu un accident. Les deux hommes s’étaient rencontrés dans l’après-midi à Tokyo, ont bu un verre ensemble et sont rentrés chez eux tous les deux. Ce que Sugimoto découvre est que sa femme, la belle et aguicheuse Sayuri (Akiko Wakabayashi) a été étranglée dans l’appartement d’une voisine.

La mère de Tashiro, sans délicatesse, juge mal la défunte et ne regrette pas sa disparition. Elle pense qu’elle a fait les yeux doux à son fils. Masako rétorque qu’elle était myope. Puis, la voisine, lors de l’enterrement, reconnait Tashiro comme l’un des hommes qui venaient visiter Sayuri. On découvre la morte dans des courts flasbacks qui confirment la liaison qu’elle avait avec Tashiro. Le film ne fait pas mystère de l’identité de l’assassin. Il s’agit bel et bien de Tashiro qui pratiquait avec elle le jeu sexuel de l’étranglement. L’homme culpabilise de plus en plus, sent que la justice ne va pas s’appliquer à son cas. Ce sentiment d’injustice est d’autant plus fort quand son patron lui demande d’aller voir la femme d’un collègue parti avec l’argent de l’entreprise et une maîtresse. Lui, l’assassin doit rendre la justice.

Il ne reste qu’une solution à Tashiro : se rendre à la police. Parce qu’il est un lâche, il va d’abord confesser son crime à son épouse puis à Sugimoto, chacun d’eux lui conseiller de ne rien dire, de respecter l’honneur et de préserver la famille. L’ambiance déprimante reste le meilleur de ce film de fin de carrière (l’antépénultième de Naruse). Dans la première demi-heure, la pluie ne cesse de tomber et un terrible orage coupe la lumière. Le couple n’est plus éclairé que par une chandelle dans un noir et blanc contrasté où le mari avoue son adultère. De même, son deuxième aveu, celui du meurtre, se déroule dans un tunnel. L’Etranger à l’intérieur d’une femme est à part dans la filmographie de Mikio Naruse pour au moins deux raisons : la première est sa fin non ouverte, elle est même très brutale ; la deuxième est que le personnage est non seulement un homme (alors que le cinéaste a surtout mis en avant les femmes) mais aussi négatif.

L'Étranger à l'intérieur d'une femme (女の中にいる他人, Japon, 1966) Un film de Mikio Naruse avec Keiju Kobayashi, Michiyo Aratama, Mitsuko Kusabue, Tatsuya Mihashi, Akiko Wakabayashi, Daisuke Katô, Toshio Kurosawa.

dimanche 26 mai 2013

Hirokazu Kore-eda, Jia Zhangke, Anthony Chen et Moon Byoung-gon primés à Cannes 2013


Voilà, le 66ème Festival de Cannes est terminé, le palmarès a été annoncé par Steven Spielberg. Parmi tous les films primés, je me réjouis que Hirokazu Kore-eda, cinéaste que j’apprécie particulièrement, reçoivent un beau prix du Jury pour Tel père tel fils. Aucune date n’est prévue pour l’instant pour une sortie en France de son film mais la société Le Pacte le distribuera. Jia Zhangke (que j’aime moins) a été célébré pour le scénario de son film A touch of sin (sortie prévue en janvier 2014). Un cinéaste peu connu venu de Singapour, Anthony Chen a reçu la Caméro d’or pour son premier film Ilo Ilo et le cinéaste coréen Moon Byoung-gon a été récompensé pour son court-métrage Safe (pas de sortie prévue pour ces deux films).



Le Palmarès de Cannes 2013
Palme d'or : La Vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche
Grand Prix du jury : Inside Llewyn Davis de Ethan et Joel Coen
Prix de la mise en scène : Amat Escalante pour Heli
Prix du jury : Tel père tel fils d’Hirokazu Kore-Eda
Prix du scénario : A touch of sin de Jia Zhangke
Prix d'interprétation masculine : Bruce Dern pour Nebraska d'Alexander Payne
Prix d'interprétation féminine : Bérénice Béjo pour Le Passé d'Asghar Farhadi
La caméra d'or : Ilo Ilo d'Anthony Chen
Palme d'or du court-métrage : Safe de Moon Byoung-Gon

vendredi 24 mai 2013

Only God forgives


C’est avec un générique en thaï que l’on pénètre dans Only God forgives. Immersion directe dans une salle de boxe thaïe où Julian (Ryan Gosling), Américain exilé à Bangkok, encourage le combattant qui s’apprête à monter sur le ring. Derrière lui, son frère aîné Billy (Tom Burke) fait passer de l’argent, sans doute pour faire un pari. Le frangin ne va pas rester très longtemps dans le récit. Il exige une prostituée mineure dans un bordel. Il veut coucher avec une fille de 14 ans et non pas avec une adulte et encore moins avec une ladyboy qui sont dans la vitrine. Le patron a proposé sa fille et Billy l’a violée puis sauvagement tuée. Le cinéaste ne montre pas ces scènes, préférant l’ellipse, on n’en voit que le résultat. De la même manière, on ne voit pas le père fracasser la tête de Billy. Seul son corps démembré et les grandes taches de sang sont montrés.

La violence, toujours au cœur du cinéma de Nicolas Winding Refn, arrive avec deux personnages. Un flic thaïlandais (Vithaya Pansringarm), habillé en civil et toujours suivis de policiers en uniforme, enquête sur ce double meurtre. Avec une machette qu’il tire de son dos (où est-elle vraiment rangée ?), il tranche le bras du père qui a tué Billy. Comme indiqué plus haut, la violence et les coups sont hors champ (sauf dans trois scènes, celle vue dans la bande annonce où Julian casse un verre sur la tête d’un homme puis le traine par terre, la scène du karaoké et le court combat final entre le flic et Julian). L’imagination du spectateur fonctionne comme dans un film d’horreur, il doit croire aux coups, à la brutalité et cela est avant tout une question d’ambiance. Cela fait la grande différence entre les films de Refn et ceux de Park Chan-wook, par exemple.

Cette ambiance se manifeste grâce aux longues scènes de couloir sur une musique de Cliff Martinez, assez proche de celles que l’on peut entendre dans Shining ou 2001, l’odyssée de l’espace (les morceaux de Ligeti). Cette fois, les références au cinéma de Kubrick sont mieux intégrées. Ces couloirs, magnifiquement cadrés, créent un sentiment d’étouffement et un malaise d’autant plus prononcés que la lumière rouge est abondante (lampions, vêtements, tapisseries, moquettes) et évoquent, immanquablement, le sang qui va couler. Les plans en légère contre-plongée accentuent encore plus le sentiment d’angoisse. Les personnages se déplacent très lentement, parlent peu, ont le regard vide. On dirait tout simplement des zombies. Les rues sont vides ce qui, quand on sait que Bangkok est très peuplée, rappelle la solitude des personnages, comme le faisait Wong Kar-wai dans certains de ses films.

Film de vengeance, certes, mais contre qui ? Quand la mère de Julian arrive (incarnée par une Kristin Scott Thomas déguisée en vieille bimbo, cheveux blonds et tenue d’adolescente), elle cherche à venger la mort de son fils. Mais tout le récit laisse à penser que Julian veut se débarrasser de cette mère particulièrement vulgaire qui traite tout le monde comme de la merde, qui insulte chaque personne qu’elle rencontre et méprise Julian. Dans une scène à la fois superbe et tragique, elle ne cesse de dire du mal de Maï (Ratha Phongam), la petite amie de Julian, en sa présence et l’appelle May. Elle compare la taille de la bite de ses fils, laissant entendre une relation incestueuse entre elle et Billy. Là aussi la complexité sexuelle est abordée. On a compris que Billy est pédophile et sans doute incestueux. Cette mère immorale et ordurière décide alors d’affronter directement le flic (car Julian n’a pas de couilles) dans un karaoké où les filles portent des robes du 18ème siècle donnant la plus belle scène du film.

Quant à Julian, il est clairement masochiste comme le montre la scène de fantasme où Maï l’attache, comme le montre sa volonté de se voir couper les mains, comme le montre son visage tuméfié par les coups du flic. Ryan Gosling est encore plus mutique que dans Drive et encore plus désespéré que Mads Mikkelsen dans Valhalla rising, et c’est plutôt à ce dernier film, le meilleur de Refn, qu’il faut comparer Only God forgives qui décevra forcément ceux qui s’attendent à une nouvelle version de Drive. Cela dit, je crois que la presse dans sa grande majorité a déjà bien montré sa déception. Le film n’est pas dénué d’écueils (une gamine pour faire un peu de bons sentiments), accuse une ou deux longueurs, mais sa richesse formelle (personne ne filme en rouge comme le cinéaste) et son vrai sujet (la misère sexuelle) sont exceptionnels.

Only God forgives (Danemark – France, 2012) Un film de Nicolas Winding Refn avec Ryan Gosling, Kristin Scott Thomas, Vithaya Pansringarm, Tom Burke, Ratha Phongam.

jeudi 23 mai 2013

Tourments


Veuve de guerre, Reiko (Hideko Takamine), pas encore quarante ans tient une petite épicerie dans la banlieue de Tokyo. Elle vie avec sa belle-mère Shizu (Aiko Mimasu), elle aussi veuve et son jeune beau-frère Koji (Yūzō Kayama), âgé de 25 ans. Toute sa vie va changer avec l’arrivée d’un supermarché dans le quartier. Ce magasin d’un nouveau genre à l’époque propose des produits bien moins chers que dans l’épicerie de Reiko, l’œuf est à 5 yens au lieu de 11, mais aussi fait de la publicité dans les rues avec un camion équipé de hauts parleurs. A tel point que la musique que le camion diffuse devient presque angoissante tant ce supermarché incarne pour tous les petits commerçants du voisinage leur propre fin.

Le premier souci de Tourments est donc la perte de clients ce qui signifie une éventuelle fermeture. Koji, qui aime boire du saké et mène une vie de patachon depuis qu’il est chômeur, ne supporte pas la morgue de ses concurrents. Dans un bar, il se bat contre le gérant qui s’amuse à manger des tas d’œufs si bon marché. Koji, fou de rage, lui lance que le Japon compte trop de pauvres pour gaspiller ainsi la nourriture. L’un des voisins se suicide, laissant une femme et une fille, devant la perte de sa clientèle. Le garçon livreur décide de partir sous d’autres cieux et c’est Koji qui le remplace, trimballant sur le porte bagage de son vélo les bouteilles de saké et les boites de conserve.

L’autre tourment est la place de Reiko au sein même de cette famille. Veuve depuis la guerre (elle garde un portrait de son époux dans la chambre), sa belle-mère ne sait pas si un jour elle va se remarier. Que pourra-t-il se passer quand Koji va se marier et qu’il reprendra le magasin avec son épouse ? Les deux autres filles de la belle-mère, mariée et bien établies, suggèrent de transformer l’épicerie en supermarché. Là aussi des questions se posent sur la place de Reiko. Les deux sœurs ne sont pas montrées très à leur avantage, elles font tout pour convaincre leur mère de pousser vers la porte de sortie leur belle-sœur, bien que celle-ci se soit occupé toute sa vie du magasin. Les deux belles-sœurs, bien coiffées et bien vêtues, sont deux arrivistes pour lesquelles le cinéaste n’a aucune sympathie. Elles font semblant de se soucier de Reiko mais veulent s’en débarrasser.

Koji aurait pu devenir le manager de ce supermarché s’il n’avait pas totalement changé de comportement. D’oisif, il est devenu très actif, aidant constamment Rieko et commence enfin à sourire. Tourments, avec une grande subtilité, montre que le jeune homme est amoureux de sa belle-sœur et qu’il ne sait pas comment lui dire. Ce tournant dans le récit provoque des réactions opposées et des discussions franches entre Rieko et Koji avec ce style incomparable de Mikio Naruse : la discussion en marchant. Mais c’est dans une sublime scène de train quand elle décide de quitter Tokyo que le film devient émouvant. Koji a décidé de la suivre mais n’a pas de place. Le voyage est long, il est debout puis petit à petit, tandis que le wagon se vide, il se rapproche de Reiko, ne dit rien, leurs deux regards se confrontent, enfin, ils sont assis l’un à côté de l’autre. Cette longue séquence à la fois poignante et drôle montre toute la maîtrise du cinéaste dans l’un de ses derniers films.

Tourments (乱れる, Japon, 1964) Un film de Mikio Naruse avec Hideko Takamine, Yūzō Kayama, Mitsuko Kusabue, Yumi Shirakawa, Mie Hama, Aiko Mimasu.

Sorties à Hong Kong (mai 2013) Christmas Rose


Christmas Rose (聖誕玫瑰, Hong Kong, 2013) 
Un film de Charlie Young avec Aaron Kwok, Xia Yu, Kwai Lun-mei, Qin Hai-lu, Liu Kai-chi, Wan Qian, Chang Chen, Kam Kwok-leung, Pat Ha, Theresa Lee. 90 minutes. Classé Catégorie IIA. Sortie à Hong Kong : 23 mai 2013.

lundi 20 mai 2013

Au gré du courant


Quelques mois après avoir perdu son mari et son fils, Rika (Kinuyo Tanaka) part à Tokyo pour se faire embaucher comme bonne par Madame Tsuta (Isuzu Yamada), patronne d’une maison de geishas. Très affable, Rika se voit immédiatement renommer par sa patronne Oharu et commence à travailler : ménage, repas, linge. Elle s’aperçoit vite en allant chez les commerçants du quartier que la maison Tsuta a tant que dettes qu’on lui refuse de faire crédit pour les produits qu’elle veut acheter. Elle comprend aussi que l’une des geishas, mal payée, quitte la maison en colère. De plus, Otoyo (Natsuko Kahara), sœur de Tsuta vient chaque moi réclamer l’argent prêté. C’est la faillite et Rika découvre en même temps que le spectateur l’état de la maison. L’argent sera l’un des sujets majeurs du film, Tsuta, dans sa sourde fierté, préfère s’endetter plutôt que de suivre les conseils d’une autre geisha et de rencontrer un homme d’affaires qui semble avoir de l’affection pour elle.

Au gré du courant suit la vie de toutes les femmes de la maison, toutes aux caractères différents. D’abord la famille de Tsuta. Sa fille, Katsuya (Hideko Takamine) qui ne sait pas de quoi son avenir sera fait. Elle ne veut pas devenir geisha, cherche en vain du travail et finira par apprendre la couture, ce qui ne plait pas à sa mère qui voit une déchéance sociale. Elle va rencontrer le fils d’un riche homme d’affaires mais ne se sent pas prête à se marier. L’amour semble impossible pour elle compte tenu de la situation. Ensuite la deuxième sœur de Tsuta, Yoneko (Chieko Nakakita) qui habite au rez-de-chaussée de la maison, qui ne travaille pas mais qui a une fille de six ans, la petite Fujiko pour qui Rika va se prendre d’affection sans doute pour compenser la perte de son propre fils. Yoneko a été quittée par son époux et quand l’enfant tombe malade, son beau-frère viendra apporter un peu d’argent pour la faire soigner. Ensuite, les autres geishas vivant là, la vieille Someka (Haruko Sugimura) et la jeune Nanako (Mariko Okada), qui finira à partir de la maison pour trouver des clients.

Loin d’être un drame continu, le film trouve parfois le ton de la comédie sous un mode ironique. Le personnage de Someka, geisha cinquantenaire sans client est pince sans rire, se moquant de la radinerie d’Otoyo quand elle vient quémander son argent. Someka et Rika partagent beaucoup de secrets, se racontent tout et deviennent complices tandis que la Maison de geishas n’en finit pas tomber dans la déchéance. Au gré du courant est un film essentiellement féminin, les hommes sont rares et souvent lâches ou antipathiques, comme l’oncle de la geisha qui a quitté la maison et qui vient, lui aussi, réclamer l’argent de sa nièce. Le film quitte rarement la maison créant de plus en plus une atmosphère étouffante au fur et à mesure que les tensions entre ses occupantes s’accentuent. La fierté et l’inconséquence de la patronne finira par causer la perte de sa maison, car comme le dit un des personnages en début de film « madame Tsuta préfère s’occuper de ses chats que de ses filles », ce à quoi elle rétorque qu’une maison de geishas peut paraître enivrante vue de l’extérieur mais elle est horrible vue de l’intérieur et c’est ce point de vue intérieur que Mikio Naruse montre dans Au gré du courant.

Au gré du courant (流れる, Japon, 1956) Un film de Mikio Naruse avec Kinuyo Tanaka, Isuzu Yamada, Hideko Takamine, Mariko Okada, Haruko Sugimura, Sumiko Kurishima, Chieko Nakakita, Natsuko Kahara, Seiji Miyaguchi, Daisuke Katō, Nobuo Nakamura, Kumeko Otowa.

samedi 18 mai 2013

To err is humane


Le bon gros Ting (Sammo Hung), employé docile et serviable de Madame Chou (Leung San), une marchande deb bijoux, est attaqué après une vente importante de diamants. On lui dérobe la valise pleine de l’argent du marché alors qu’il est en compagnie de son manager (Charlie Cho) qui l’accuse immédiatement d’être le complice du vol. Le pauvre Ting, qui se voit sommer de rembourse la somme, rumine sa rancœur tout haut dans les toilettes de la boite. Cela ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd quand Piu (Kenny Bee) l’écoute discrètement échafauder son plan pour avoir de l’argent : enlever Madame Chou et demander une rançon. Piu se dit qu’il pourra lui aussi récupérer ce pactole d’autant qu’il se fait engueuler pour sa paresse par le manager. Il se voit en super héros vengeur contre ses patrons dans une scène en référence à The Flying Mr. B., l’un des succès de l’époque de Kenny Bee.

Ting fait son kidnapping mais se trompe de personne. Il enlève Jo Chou (Joey Wong), la fille du patron qui portait le manteau de Madame Chou. Il ne s’en aperçoit pas tout de suite, téléphone à Monsieur Chou (Mui Yan) qui lui rétorque que sa femme est devant lui. Puis, il reçoit un appel de Piu qui est allé chez Ting prendre Jo. Piu décide de faire chanter Ting mais ce dernier pense qu’il n’a enlevé personne. Ce que Ting ne comprend pas c’est comment ce maître-chanteur (qui reste anonyme) connait tout de lui, sait ce qu’il a fait et parvient à toujours le retrouver. Pendant ce temps, la police met l’inspecteur Wang (Anthony Chan) sur l’enquête et propose à Ting d’apporter lui-même la rançon au kidnappeur, c'est-à-dire à lui-même. Seulement voilà, Madame Chou n’aime pas trop sa belle-fille et préférerait qu’elle ne réapparaisse plus afin de profiter seule de la fortune de son mari. Elle ne va pas leur faciliter la tache et va même jusqu’à leur proposer de se débarrasser de Jo, à leur grand étonnement.

Les quiproquos vont s’enchainer avec Ting et Piu qui par leur grande incompétence vont aller d’échec en échec dans leur tentative de ramasser le magot des Chou. Séparés, ils étaient maladroits et pas bien malins, à deux ils doubleront leurs erreurs. Chaque situation se termine en catastrophe et produit un nouveau problème qui se retourne contre eux. Car dans la deuxième moitié de To err is humane, les deux kidnappeurs vont unir leur force. Le film joue surtout sur le comique de situations avec certains gags particulièrement bien joués par les deux acteurs qui n’hésitent pas à faire les idiots. Kenny Bee fait croire à Jo Chou qu’il est un docteur mais se trompe de voix puis il se transforme en domestique débile. Sammo Hung montre à Jo comment faire un cri de femme angoissée pour enregistrer un message à son père et propose plusieurs cris à choisir. Les scènes de filature de l’inspecteur Wang où tous ses hommes sont censés passer inaperçus mais sont encore plus visibles montrent que l’incompétence est partout. Les caméos de Wu Ma (en tatoueur fou) et de Bolo Yeung (lors d’une énième tentative d’apporter la rançon) sont également croustillantes.

To err is humane (標錯參, Hong Kong, 1987) Un film d’Alfred Cheung avec Sammo Hung, Kenny Bee, Joey Wong, Anthony Chan, Ng Man-tat, Leung San, Mui Yan, Charlie Cho, Carrie Ng, Wu Ma, Bolo Yeung, Shing Fui-on.