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mardi 31 décembre 2013

Bilan de l'année 2013


Les mains de Shu Qi dans Journey to the West de Stephen Chow & Derek Kwok

Comme en 2012, le nombre de films issus du sud-est asiatique est stable : 25 films, auxquels on peut ajouter Le Dernier rempart de Kim Jee-woon (264 030 spectateurs) et Stoker de Parl Chan-wook (124 218 spectateurs), deux films américains mais réalisés par deux des plus célèbres cinéastes coréens. C’est le troisième larron, Bong Joon-ho avec son Snowpiercer Le Transperceneige qui réussit le mieux son passage international, tout en maintenant une production majoritaire coréenne. Pour moi, c’est l’un des meilleurs films de l’année 2013, tout simplement. Peu de découvertes cette année dans le cinéma coréen, Hong Sang-soo, Im Sang-soo et Kim Ki-duk sont toujours là, avec leurs thématiques habituelles et les engouements critiques habituels. Toujours à propos de Corée, la sortie du remake de Old boy par Spike Lee le 1er janvier 2014 ne cesse de m’étonner.

Ce que je viens de dire pour le manque de nouveauté concernant le cinéma coréen s’applique aussi au cinéma de Hong Kong et de la Chine Populaire comme du Japon, hormis Une vie simple d’Ann Hui et A touch of sin de Jia Zhangke, tous les deux très réussis. La grande déception devant The Grandmaster de Wong Kar-wai (cinq ans pour ne faire que ça) est l’arbre défraichi qui cache la forêt brûlée du cinéma cantonais. Encore plus que les années précédentes, produire un film à Hong Kong demande aujourd’hui que le film soit visible par les spectateurs de Chine Populaire, donc qu’il passe par la censure du scénario. Ainsi, la plupart des films récents de Hong Kong sont d’une platitude incroyable et semblent ne plus regarder la ville comme auparavant.

D’ailleurs à Hong Kong, rien ne va plus. Ce sont les films hollywoodiens qui dominent (cette année Iron Man 3, Monstres Academy, World war Z et Thor 2 sont dans le top 5). Le plus gros succès local est Unbeatable de Dante Lam (N°3 au box office). Le grand retour de Stephen Chow derrière la caméra avec sa nouvelle version de Journey to the West (N°10 au box office) n’a pas été le choc commercial auprès des spectateurs de Hong Kong. En revanche, le film a cassé la baraque en Chine Populaire, nouvel eldorado, battant Iron Man 3. Plus loin, l’immense succès en Chine de So young, premier film de l’actrice Vicky Zhao est logique. Sa gentille chronique sur la Chine des vingt dernières années a sans doute permis à son public de se reconnaitre dans ses personnages.

Pour ma part, continuer à écrire sur ce blog avec le rythme que je tiens depuis mai 2007 (en gros, un film tous les deux jours) est de plus en plus difficile. J’aime toujours regarder des films mais je suis souvent déçu. Une fois l’hiver fini, il va bientôt être temps pour moi de prendre une pause, d’arrêter de regarder autant de films et peut-être de repartir avec de nouvelles résolutions. Voici cinq films que je retiendrai en 2013 : Snowpiercer de Bong Joon-ho, Journey to the West : Conquering the demons de Stephen Chow et Derek Kwok, L’Ivresse de l’argent de Im Sang-soo, Blind detective de Johnnie To et Tel père, tel fils de Hirokazu Kore-eda. En attendant, je vous souhaite une belle année 2014 et plein de bons films. Si possible.

Les films sortis en France en 2013 :
Snowpiercer – Le Transperceneige de Bong Joon-ho : 649 700 spectateurs
The Grandmaster de Wong Kar-wai : 361 387 spectateurs
Shokuzai, celles qui voulaient se souvenir de Kiyoshi Kurosawa : 90 542 spectateurs
Ilo Ilo d'Anthony Chen : 83 376 spectateurs
A touch of sin de Jia Zhang-ke : 80 399 spectateurs
Lettre à Momo de Hiroyuki Okiura : 62 511 spectateurs
Shokuzai, celles qui voulaient oublier de Kiyoshi Kurosawa : 62 807 spectateurs
One piece Z de Tatsuya Nagamine : 54 532 spectateurs
L’Homme aux poings de fer de RZA : 38 927 spectateurs
Une vie simple d’Ann Hui : 38 260 spectateurs
L’Ivresse de l’argent d’Im Sang-soo : 22 217 spectateurs
Mystery de Lou Ye : 19 505 spectateurs
People mountain people sea de Cai Shangjun : 13 100 spectateurs
The Land of hope de Sono Sion : 11 116 spectateurs
Haewon et les hommes d’Hong Sang-soo : 10 134 spectateurs
Le Fils unique de Yasujiro Ozu : 7 961 spectateurs
Pieta de Kim Ki-duk : 7 872 spectateurs
Les Petits canards de papier : 5 353 spectateurs
After School Midnighters de Hitoshi Takekiyo : 2 773 spectateurs
Mundane history de Anocha Suwichakornpong : 731 spectateurs
Pink de Jeon Soo-il : 318 spectateurs
25 novembre 1970, Le Jour où Mishima a choisi son destin de Koji Wakamatsu : 1 194 spectateurs
Merci à Mathias pour le box-office.

mercredi 4 décembre 2013

Sorties en DVD/BluRay de Sex & Zen 3D et La Rivière Tumen


Le film était sorti à Hong Kong avec une rumeur qui enflait et qui est venu jusqu’à la presse française: le grand succès public d’un film érotique en 3D. Il était même prévu que le film sorte en salles en France en septembre 2011. L’annonce suivante était celle d’une sortie DVD par Metropolitan HK Vidéo. C’est désormais chose fait. Sex & zen 3D est là, en DVD et BluRay. Pas de bonus sur la galette, mais la version 3D est disponible avec dans le boîtier des paires de lunettes compatibles sur tous les écrans de TV. Metropolitan sort également aujourd’hui Nameless gangster, polar coréen glauque en costumes des années 1960 à 1990.


Dans un genre bien différent, Spectrum Films poursuit la sortie de films asiatiques fragiles avec La Rivière Tumen de Zhang Lu, l’un des rares films récents qui évoque le problème des frontaliers Nord-coréens. En bonus du DVD, une interview de neuf minutes avec François Quiquéré, le monteur du film, qui évoque sa rencontre avec le cinéaste une fois le projet achevé et la manière envisagé pour redonner une écriture au film à partir uniquement des images, vu qu’il ne parlait pas les langues du film. François Quiquéré a depuis été le monteur de Tip top et Tirez la langue mademoiselle.

mardi 3 décembre 2013

Nameless gangster


Au début des années 1990, le procureur de Busan décide de faire un grand nettoyage sur la mafia de Pusan. Il fait arrêter Choi Ik-hyeon (Choi Min-sik) qu’il soupçonne d’être le parrain local le plus important. Avec sa bonne tête de premier de la classe, bonnes joues, grosses lunettes, le procureur Jo Beom-soek (Kwak Do-won) ne laisse aucun choix à Choi : celui devra confesser par écrit tout depuis le début, ce qui permet à Nameless gangster de lancer facilement le fash-back sur l’histoire de son personnage principal.

Retour au milieu des années 1960 avec les débuts de Choi Ik-hyeon. Il est un simple douanier, petit fonctionnaire qui a pris l’habitude de se servir dans les containers pour arrondir ses fins de mois et donner un peu de confort à sa femme et ses trois enfants. Il se contente de minuscules trafics. Tout s’arrête quand leur chef le surprend avec ses acolytes. Parce qu’il est celui qui a la plus petite famille à nourrir, c’est Choi qui paye pour les autres, bouc émissaire facile.

Roublard, fort en gueule et sûr de lui, Choi continue seul son trafic et, quand il trouve un kilo d’héroïne, n’hésite pas à faire appel à un clan de gangster pour l’écouler. L’homme qu’il va rencontrer est Choi Hyeong-bae (Ha Jeong-woo), au physique totalement opposé de celui de Choi Ik-heyon : petite moustache, joli costume sur un corps svelte et tatouage sur tout le torse. Hyeong-bae est une gravure de mode quand Ik-hyeon est l’incarnation de la vulgarité. L’homme bouscule les conventions des mafieux.

En début de film, on sait déjà que Choi Ik-heyon est au sommet du pouvoir, ou tout du moins lui et le procureur le croient. Nameless gangster adopte le schéma scénaristique classique de l’accession au pouvoir, de son usage puis de la chute. Chaque fois, Choi cherche la faille qui lui permettra de terrasser son adversaire. Ainsi quand il rencontre Hyeong-bae, il se rend compte qu’ils font partie de la même famille et qu’en tant que grand-oncle, Ik-hyeon peut user de son ascendance comme pouvoir suprême et des ses relations pour échapper à la justice.

Toute une galerie de personnages viendra habiter le récit de Nameless gangster. Le beau-frère de Choi Ik-heyon, champion de taekwondo mais particulièrement peureux. Park, le bras droit de Hyeon-bae qui surveille son maître avec de longs regards langoureux. Kim Pan-ho (Jo Jin-woong), l’ennemi des Choi qui va devenir leur allié pour mieux les trahir. Les personnages féminins sont en revanche particulièrement pauvres : la directrice Yeo (Kim Hye-eun) propriétaire de la boite de nuit que les Choi vont exploiter et l’épouse de Yeong-bae (Kim Yeong-seon) que l’on ne verra qu’en tout début de film.

Plus que son son scénraio balisé, c’est bien entendu Choi Min-sik qui est l’attraction majeure du film, surpassant tous les autres acteurs avec ses modulations de voix, ses brusques changements de ton et sa voix grave qui étouffe un ricanement. L’idée la plus intéressante de Nameless gangster est de la faire renoncer à la violence physique, seuls les autres personnages donnent des coups, filmés plein cadre et complaisamment. L’arme secrète de Choi, c’est le combat psychologique, une arme que ne maitrisent pas ces abrutis de mafieux.

Nameless gangster (범죄와의 전쟁 : 나쁜놈들 전성시대, Corée, 2011) Un film de Yoon Jong-bin avec Choi Min-sik, Ha Jeong-woo, Jo Jin-woong, Ma Dong-seok, Kwak Do-won, Kim Seong-gyoon, Kim Jong-soo, Kim Jong-goo, Kwon Tae-won, Kim Hye-eun, Kim Yeong-seon, Song Yeong-chang,

mercredi 30 octobre 2013

Snowpiercer – Le Transperceneige


Et de trois. Après le très raté Dernier rempart de Kim Jee-won, après le peu convaincant Stoker de Park Chan-wook, dire que l’on attend avec crainte le nouveau film de Bong Joon-ho est un euphémisme. Comment le meilleur cinéaste de la décennie précédente qui n’a rien tourné depuis Mother en 2009 allait-il résister au rouleau compresseur de la super-production internationale ? Qui plus est avec un casting et une équipe aussi hétéroclites, Chris « Captain America » en tête, tournage en République tchèque. Et en plus adapté d’une bande dessinée française des années 1980 un peu oubliée.

Le concept de Snowpiercer est simple. En 2031, notre planète n’est plus qu’une immense banquise à cause du dérèglement climatique et de la bêtise des hommes. Un train traverse à grande vitesse le globe, sans jamais s’arrêter. En tête du train, la première classe, en queue de train la troisième classe. C’est justement dans ce bout de train que le film démarre. Bong Joon-ho décrit les conditions misérables de la vie des passagers, comparables à celles de prisonniers, et lance immédiatement les enjeux. Une rébellion est en marche pour atteindre la tête du train.

Tous les passagers sont des survivants du cataclysme météorologique mais l’inégalité règne. Dans cette queue de train, les gens sont comptés comme des bêtes, habillés de haillons et ne mangent que des barres de protéines noires que des soldats leur apportent dans un grand charriot métallique. Ils sont entassés depuis 17 ans, depuis le démarrage du train. Ils vivent les uns sur les autres. Certains sont nés là, n’ont jamais pu poser un pied sur la terre et ils n’ont jamais vu le soleil. L’absence de lumière dans ces wagons donne une telle atmosphère lugubre magnifiée par la lumière du chef opérateur.

La première tâche de couleur dans toute cette grisaille vient de la veste orange d’une femme issue des premières classes. Elle vient chercher deux enfants sans donner d’explication. Elle a tous les droits, elle est de la race supérieure. Et de toute façon, elle est entourée de soldats armés. Devant ce kidnapping, Gilliam (John Hurt) autorise Curtis (Chris Evans) à lancer la révolte. Première étape : trouver Nam (Song Hang-ko), l’ingénieur du train qui permettra d’ouvrir toutes les portes et de pénétrer dans les wagons. Il accepte sous condition : recevoir à chaque porte ouverte une dose de kronol, une drogue synthétique.

Là faut-il probablement arrêter de raconter quoi que ce soit du scénario foisonnant de Snowpiercer, histoire de ne pas gâcher le plaisir simple du spectateur. Le film de Bong Joon-ho, tout comme The Host, ne se contente pas d’être un film spectaculaire aux scènes d’action entre les rebelles et les soldats superbement chorégraphiées mais il est aussi une réflexion profonde sur la condition humaine. La classe dominante a recréé dans ce train une nouvelle forme de société où Wilford (Ed Harris), le créateur du train est considéré comme un Dieu vivant.

Tout comme dans ses précédents films, l’humour est constamment présent dans Snowpiercer. Tilda Swinton incarne le porte-parole fanatique et lâche de Wilford. Avec ses lunettes rondes, son dentier, elle débite tout un discours sur la chance qu’ont les habitants de la dernière classe d’avoir été sauvés, que chaque homme doit rester à sa place et que les chefs doivent gouverner et les autres obéir. Son personnage fait rire tout en étant absolument terrifiant. Snowpiercer se transforme alors en film d’horreur pure. Les changements de ton créent un rythme frénétique, alternant moments de calme et action.

Après un tiers du film passé dans la queue du train, le soleil fait enfin son apparition pour les rebelles. Ils découvrent le monde qu’on leur a interdit. Ils voient le monde sous la neige. Ce monde artificiel recréé de toutes pièces semble changer de décennie suivant les wagons. D’abord, les années 1950 dans les restaurants et l’école où les chères têtes blondes apprennent à vénérer Wilford pour s’achever dans un monde futuriste qui semble vidé de toute substance. La grande richesse du film supprime toutes les craintes que j’avais plus haut. Snowpiercer est un très grand film.

Snowpiercer – Le Transperceneige (Snowpiercer, Corée – Etats-Unis – France, 2013) Un film de Bong Joon-ho avec Chris Evans, Ed Harris, Jamie Bell, Alison Pill, Tilda Swinton, John Hurt, Octavia Spencer, Ewen Bremner, Luke Pasqualino, Song Kang-ho, Steve Park, Clark Middleton, Kenny Doughty, Adnan Haskovic, Tómas Lemarquis.

dimanche 20 octobre 2013

Haewon et les hommes


Comme dans ses films les plus récents, la petite rengaine d’Hong Sang-soo continue dans Haewon et les hommes. Des promenades dans la ville, ici le quartier ouest de Séoul et une forteresse médiévale dans la campagne. Deux personnages travaillant dans le cinéma, Hae-won (Jeong Eun-chae), apprentie actrice est l’étudiante de Lee (Lee Seon-gyoon), réalisateur de cinéma qui donne des cours de cinéma à la fac. Ils étaient amants, ils ne le sont plus. Tout le récit tourne autour d’eux, de leur crise existentielle.

Avec son pull rouge vif aux manches trop longues, Hae-won traine sa solitude dans les cafés. Elle rencontre Jane Birkin qui cherche son chemin et lui confesse qu’elle ressemble à Charlotte. Elle retrouve sa mère (Kim Ja-ok) pour une ultime conversation. Sa mère quitte la Corée pour s’établir au Canada. Hae-won va se retrouver encore plus seule. Elles visitent un parc, une librairie où les livres sont offerts, croisent un jeune homme qui fume. Hae-won se lance dans une danse enfantine autour d’une statue.

En passant devient un hôtel, elle se rappelle qu’elle a couché avec Lee ici pour la première fois. Elle décide de l’appeler. Il est marié et a trois enfants. Leur relation a toujours été gardée secrète, du moins le pensent-ils. Car lors d’une conversation alcoolisée, comme Hong Sang-soo en place toujours dans ses films, dans un restaurant, le soju – l’alcool de riz coréen – fait délier les langues. Hae-won et Lee sont entourés de six étudiants qui jugent bien sévèrement la jeune femme.

Les hommes qui illustrent le titre français ont tous les âges mais sont tous des intellectuels. Le jeune libraire que la mère tente de pousser dans les bras de sa fille, l’étudiant triste qui a consolé Hae-won, des mois auparavant, quand elle a rompu avec le professeur Lee et un homme plus âgé qui travaille lui aussi dans le cinéma mais à Hollywood qui lui propose de l’épouser au coin d’une rue. Et ce vieillard qui agit comme un chœur antique au milieu de la forteresse qui commente les disputes entre Hae-won et Lee.

Le film d’Hong Sang-soo accumule les répétitions, d’abord avec ses anciens films (la scène de restaurant alcoolisée) puis au sein même du récit. Une cigarette sur le sol que la jeune femme écrase du pied, les allers et retours dans la forteresse où elle emprunte les mêmes sentiers, les dialogues se répètent y compris quand les protagonistes changent. Hong Sang-soo procède par substitution, tente toutes les possibilités en déplaçant les personnages d’un lieu à un autre.

L’atmosphère de Haewon et les hommes est grisâtre, reflétant les sentiments de ses personnages principaux. On est au printemps (la voix off d’Hae-won égrène les dates, comme si elle rédigeait un journal intime) mais l’amour à du mal à éclore en cette saison de renouveau. Et finalement, on se rend compte que peut-être la jeune femme est en train de rêver tout cela, qu’elle vit sa vie comme un songe ou qu’elle imagine tout ce qui lui arrive, comme si elle écrivait le scénario de sa vie amoureuse dont elle serait le personnage central.

Haewon et les hommes (누구의 딸도 아닌 해원, Corée, 2012) Un film d’Hong Sang-soo avec Lee Seon-gyoon, Jeong Eun-chae, Kim Ee-seong, Yoo Joon-sang, Ye Ji-won, Ki Joo-bong, Kim Ja-ok, Ryoo Deok-hwan, Ahn Jae-hong, Bae Yoo-ram, Sin Seon, Jeong Da-won, Ahn Seon-yeong, Park Joo-hee-I, Jane Birkin.

dimanche 26 mai 2013

Hirokazu Kore-eda, Jia Zhangke, Anthony Chen et Moon Byoung-gon primés à Cannes 2013


Voilà, le 66ème Festival de Cannes est terminé, le palmarès a été annoncé par Steven Spielberg. Parmi tous les films primés, je me réjouis que Hirokazu Kore-eda, cinéaste que j’apprécie particulièrement, reçoivent un beau prix du Jury pour Tel père tel fils. Aucune date n’est prévue pour l’instant pour une sortie en France de son film mais la société Le Pacte le distribuera. Jia Zhangke (que j’aime moins) a été célébré pour le scénario de son film A touch of sin (sortie prévue en janvier 2014). Un cinéaste peu connu venu de Singapour, Anthony Chen a reçu la Caméro d’or pour son premier film Ilo Ilo et le cinéaste coréen Moon Byoung-gon a été récompensé pour son court-métrage Safe (pas de sortie prévue pour ces deux films).



Le Palmarès de Cannes 2013
Palme d'or : La Vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche
Grand Prix du jury : Inside Llewyn Davis de Ethan et Joel Coen
Prix de la mise en scène : Amat Escalante pour Heli
Prix du jury : Tel père tel fils d’Hirokazu Kore-Eda
Prix du scénario : A touch of sin de Jia Zhangke
Prix d'interprétation masculine : Bruce Dern pour Nebraska d'Alexander Payne
Prix d'interprétation féminine : Bérénice Béjo pour Le Passé d'Asghar Farhadi
La caméra d'or : Ilo Ilo d'Anthony Chen
Palme d'or du court-métrage : Safe de Moon Byoung-Gon

mardi 7 mai 2013

Stoker


Puisque Stoker est sorti la semaine dernière dans une quasi indifférence, autant en dire quelques mots et je commencerai par dire que le film de Park Chan-wook est largement meilleur que Le Dernier rempart de Kim Jee-woon, ce qui n’est pas un exploit en soi. Pour lancer ce thriller, quoi de mieux que de découvrir ses personnages au cimetière lors de l’enterrement de Richard Stoker (Dermot Mulroney qui n’apparait que dans les rares flashbacks). Sa veuve Evie (Nicole Kidman, embauchée ici pour évoquer les souvenirs du film d’Alejandro Amenabar, Les Autres) et sa fille India (Mia Wasikowska), à peine 18 ans,  observent au loin une silhouette. C’est celle de Charlie (Matthew Goode), le jeune frère du défunt que personne n’avait jamais vu. Il est enfin revenu de ses nombreux voyages de par le monde pour rencontrer la famille de son frère.

Direction la grande maison familiale aux murs blancs au milieu d’un parc. Beaucoup de chambres, pas mal de couloir, un escalier, une cave sombre. Au rez-de-chaussée, un piano se trouve au milieu du salon. India en joue parfois (des morceaux composés par Philip Glass) ou sa mère. La vieille bonne (Phyllis Somerville) n’en croit pas ses yeux quand Evie invite Charlie chez elle. Ce dernier va s’engueuler avec la bonne dans la serre. La bonne ne réapparaitra plus jamais. Puis, une tante vient leur rendre visite. Evie, plutôt que de l’inviter, la met fermement mais poliment dehors. Elle ira dans un motel. Charlie la rejoint et l’étrangle avec sa ceinture. Elle non plus ne réapparaitra jamais. On a bien compris au regard fixe de Charlie que tout ne tourne pas rond dans sa tête. Mais sa belle sœur continue de vouloir le garder près d’elle. En peignoir de soie, un verre de blanc à la main, elle semble l’aguicher.

La bizarrerie des personnages remplace la violence de ceux des films coréens de Park Chan-wook. India collectionne les chaussures blanches, les seules qu’elle porte. Toujours habillée strictement, comme sa mère, elle détonne au milieu des autres ados. Son père l’a initié à la chasse, et sa mère lui reproche toujours de n’avoir jamais passé du temps avec elle à cause des parties de chasse. Taiseuse, elle ne parle jamais avec ses camarades de lycée, sauf avec Whip (Alden Ehrenreich) qui viendra la défendre quand elle se fait harceler. Charlie tente de sympathiser avec elle. Il la suit dans sa voiture de sport au lycée, elle refuse de monter dedans préférant la pluie à son contact. Petit à petit, il va l’amadouer et elle va commencer à rentrer dans son monde passablement dégénéré. A la toute dernière demi-heure de Stoker, on a l’impression que le film commençe enfin. India découvre tout une liasse de lettres envoyés lors de ses voyages par Charlie, courriers cachées par son père depuis toujours dans un tiroir.

La révélation de l’esprit dérangé de Charlie n’est pas le retournement final sous forme d’explication le plus passionnant du cinéma. Loin de là. On croyait aller vers le fantastique, on se retrouve avec un film psychologique. Le scénario, souvent balourd, est illustré de manière assez banal par les images de Park Chan-wook. Le cinéaste tente plutôt de mettre le doute dans le spectateur sur la véracité des faits que l’on voit. Le personnage d’apparence très sage de Charlie est-il vraiment le monstre décrit ? Peut-être tout cela est un fantasme morbide d’India, comme le suggère le meurtre de Whip dans une forêt qui viendra hanter l’esprit de la jeune femme. Le film laisse également à penser qu’India aurait pu tomber amoureuse de son oncle. Une scène sous la douche commence comme un hommage à Psychose pour se terminer, ridiculement, par une masturbation. Sans doute comptait-il poursuivre son œuvre de trublion du cinéma en choquant le spectateur, en fin de compte, Stoker provoque un certain ennui, comme si on s’était habitué à tout le cirque de Park Chan-wook qui a du mal à trouver un nouvel élan.

Stoker (Etats-Unis – Grande Bretagne, 2012) Un film de Park Chan-wook avec Mia Wasikowska, Nicole Kidman, Matthew Goode, Phyllis Somerville, Alden Ehrenreich, Dermot Mulroney.

mercredi 10 avril 2013

Pieta


Il est loin le temps où j’attendais avec impatience chaque nouveau film de Kim Ki-duk. Elle est bien passée cette époque où chacun de ses films sortaient en salles en France et où ses admirateurs discutaient âprement de « son » Kim Ki-duk préféré. Aujourd’hui, le cinéaste coréen est relativement tombé dans l’oubli et son prestigieux Lion d’or au Festival de Venise 2012 est l’unique raison de la sortie de son film. Pieta, 18ème film de son auteur comme cela est indiqué dans le générique, est un film sur la solitude, sujet favori de Kim Ki-duk. Silencieux, Kang-do (Lee Jeong-jin) son personnage principal vit dans un appartement à la vieille tapisserie délavée, aux meubles rares et au milieu d’un quartier sans âme. On découvre cet homme de trente ans en train de se masturber dans son lit, histoire de montrer qu’il est également célibataire. D’un geste sec, il retire un couteau planté sur un dessin de femme nue accroché sur une cible de fléchettes. Il part au travail.

Son boulot est de récupérer l’argent prêté par son patron, un type un peu louche, à des ferrailleurs (il y a beaucoup de ferrailleurs dans l’univers du film). Le taux de remboursement est très élevé, les gens sont très pauvres et ils ne peuvent jamais rendre la somme. La solution est apportée par Kang-do lui-même : toucher l’assurance et faisant croire qu’ils ont eu un accident. Ainsi tous ces gentils ouvriers sont contraints par cet horrible usurier à se mutiler les membres sur leurs machines, à sauter d’un immeuble ou à se couper un doigt. On le suit dans sa tournée pour relever les compteurs avec chaque fois la même méthode. Travailleur après travailleur, le cinéaste appuie chaque fois la cruauté et l’absence de pitié de Kang-do avec quelques scènes de torture un peu vaine, la mutilation est filmée hors-champ. Kim Ki-duk oppose les « clients » avec notre « héros ». Lui, profite de leur labeur et eux, se tuent à la tâche. Lui est seul, sans vie et sans famille, eux ont une épouse, une mère et parfois un enfant.

Un jour, une femme le suit (Jo Min-sso). Aussi silencieuse que lui, elle s’introduit chez lui, se met à faire la vaisselle et prend un couteau comme si elle voulait le tuer. Il la vire et le lendemain, elle est assise devant sa porte. Elle affirme être sa mère, il demande des preuves. Elle chante une chansonnette. Il croit qu’elle est bien sa mère. Elle va lui acheter une anguille pour le repas. Il préfère la laisser dans son aquarium. Elle le suit dans une de ses missions. Elle en profite pour taper le mauvais payeur. Elle se couche dans son lit et le branle en silence. Elle tricote un pull en attendant son retour. Il finit par accepter cette maman qu’il n’a jamais connue, ayant été abandonné à la naissance. Elle l’avait supplié à genoux de la pardonner et maintenant ils vont faire du shopping main dans la main. Les sourires comment à revenir sur leur visage. Il découvre enfin, à trente ans, la vie de famille et commence à comprendre, conséquemment combien il a fait du mal à tous ses pauvres à qui il prend de l’argent. Et un jour, sa maman est enlevée, sans doute par un mécontent pense-t-il.

Kim Ki-duk ne lésine pas sur les moyens pour montrer toute la bassesse de son personnage principal puis sa tentative de rédemption. Ces moyens, ce sont d’abord des scènes de violence lourdement appuyées par ses effets de répétition. Kang-do arrive chez un pauvre, le pauvre crie, il arrive chez un autre, l’autre crie. Seulement voilà, l’acteur tire la gueule avec un tel académisme pour jouer la méchanceté qu’il devient caricatural. Ensuite, quelques scènes chocs viennent tenter de secouer le spectateur assoupi par des choses déjà vues ailleurs en bien mieux (inceste, suicide). Enfin, le film fait souvent rire. Involontairement. Pieta joue sur le réalisme (décors communs, évocation de la crise économique qui pousse les gens à s’endetter) mais les dialogues sonnent tous faux et sont à la fois explicatifs et volontairement suggestifs de la triste situation dans laquelle les personnages se trouvent. Dans sa volonté de créer un réalisme poétique de la douleur de l’âme, Kim Ki-duk en fait trop. Kang-do retourne voir tous ses pauvres dans la dernière partie pour chercher sa mère et l’accumulation des malheurs qu’il a causés le fait prendre conscience de sa mauvaise âme. Or, comme on le dit souvent, tout ce qui est excessif est insignifiant. C’est dans ces moments poussifs où le cinéaste veut provoquer l’émotion que le rire commence à poindre parce que, contrairement à Address unknown par exemple, son réalisme n’est jamais crédible.

Pieta (피에타, Corée, 2012) Un film de Kim Ki-duk avec Jo Min-soo, Lee Jeong-jin, Woo Gi-hong, Kang Eun-jin, Jo Jae-ryong, Lee Myeong-ja.

lundi 28 janvier 2013

Le Dernier rempart


Avant le Stoker de Park Chan-wook, avant Le Transperceneige de Bong Joon-host prévus en 2013, Kim Jee-woon est le premier des cinéastes coréens les plus connus à avoir tourné un film à Hollywood. L’argument massue du Dernier rempart est d’offrir aux spectateurs le film du retour d’Arnold Schwarzenegger dans un premier rôle. L’arrivée de ces trois cinéastes aux Etats-Unis pour réaliser des films avec des stars (Nicole Kidman pour Park Chan-wook et Chris Evans pour Bong Joon-ho) rappelle bien évidemment la triste carrière qu’ont pu avoir les hongkongais John Woo, Tsui Hark, Ringo Lam, Kirk Wong qui avaient été cantonnés dans les films d’action avec Jean-Claude Van Damme comme examen d’entrée. La différence est celle de l’âge de l’acteur, 65 ans au compteur.

Schwarzy incarne Ray Owens le shérif du comté de Sommerton, bled paumé de l’Arizona. Le week-end où se joue l’action du Dernier rempart, la ville se vide de ses habitants tous allés soutenir leur équipe de sport locale lors d’un match en extérieur. Cette idée scénaristique permet de faire du décor un no man’s land où rien ne doit se passer. Le shérif a d’ailleurs pris un congé et laissé les clés de la prison à ses adjoints : Jerry (Zach Gilford) qui ne rêve que d’action, Figuerola (Luis Guzmán) qui ne rêve que de tranquillité et Sarah (Jaimie Alexander) qui surveille son ex petit ami Frank (Rodrigo Santoro), ancien Marine qui a mal tourné et qui se retrouve en taule. Les seuls habitants de Sommerton qui sont encore là sont quelques vieux et les serveuses du restaurant. Et également Lewis Dinkum (Johnny Knoxville) un fou d’armes à feu et un peu taré sur les bords, qui apprend à Jerry et Figuerola le maniement d’un gros flingue.

Le calme va être de courte durée. A Las Vegas, le FBI procède au transfert de Gabriel Cortez (Eduardo Noriega), un caïd de la drogue. Ses hommes de main parviennent à le faire s’échapper grâce à un énorme aimant qu’ils placent sur la voiture. Cortez s’enfuit à bord d’un puissante voiture et part à toute vitesse vers Sommerton où d’autres de ses hommes construisent un pont mobile pour qu’il puisse traverser un canyon et franchir la frontière mexicaine. Le chef du FBI, l’agent Bannister (Forest Whitaker) va mettre des barrages sur les routes mais chaque fois les malfrats les détruisent avec des gros camions et tuent tous les flics. Le film donnera son lot de tôles froissées (des dizaines de voitures sont cassées) et de chargeurs de révolvers vidés (des dizaines de flics meurent sous les balles). Les scènes d’action sont très empesées, mal ficelées, visuellement laides, souvent filmées en plongée, avec parfois de longs travellings.

L’ambition de Kim Jee-woon n’est pas de renouveler le film d’action mais au contraire d’en produire un comme « au bon vieux temps » avec d’un côté les gentils, c’est-à-dire les flics qui s’entraident, qui font preuve de compassion les uns pour les autres et de l’autre côté, les impitoyables trafiquants de drogue aux rires sardoniques. Ces derniers sont certains de gagner. Le spectateur sait qu’ils vont tous crever. L’une des idées du film est de faire se dérouler le récit sur une seule journée, les heures s’affichant sur l’écran. Le décor vide servira à l’affrontement final où des barricades seront construites. Comme il se doit, Ray Owens aura l’honneur de finir le combat : poursuite en voitures dans un champ où les deux adversaires (lui et Cortez) doivent deviner où l’autre se trouve puis baston à mains nues sur le pont mobile. Dans les deux cas, la mollesse l’emporte alors que l’ambition du film est de jouer sur la vitesse.

Derrière le film d’action voulu en mode classique, deux thèmes se dégagent. L’un est la méfiance envers l’étranger. Cortez et ses hommes envahissent la sympathique bourgade. Ray Owens doit protéger les habitants comme un bon père de famille qui ne supporte pas être dérangé par ces « étrangers » au village, que ce soit les malfrats comme le FBI. Le village est montrée comme un microcosme solidaire y compris pour ses habitants les moins engageants, comme le fermier interprété par Harry Dean Stanton. L’autre montre l’incompétence des forces de l’ordre, thème récurrent du cinéma coréen. Les adjoints de Ray Owens font preuve d’immaturité (le coup de flingue dans le nez de Jerry), d’imprudence (Sarah et Jerry foncent dans le tas sans préparation) ou d’insolence (le FBI pense que Ray Owens n’est qu’un plouc). Comme d'habitude dans le cinéma très surestimé de Kim Jee-woon, tout cela est montré avec une telle lourdeur (et Le Dernier rempart n’est pas autre chose qu’un film lourdingue au possible) qu’on se demande comment Schwarzy et ses potes ont pu vaincre d’aussi affreux vilains.

Le Dernier rempart (The Last stand, Etats-Unis, 2012) Un film de Kim Jee-woon avec Arnold Schwarzenegger, Johnny Knoxville, Forest Whitaker, Eduardo Noriega, Peter Stormare, Jaimie Alexander, Rodrigo Santoro, Luis Guzmán, Zach Gilford, Génesis Rodríguez, Daniel Henney, Tait Fletcher, John Patrick Amedori, Harry Dean Stanton, Titos Menchaca.

mercredi 23 janvier 2013

Beautiful 2012


Beautiful 2012 est une compilation de quatre courts-métrages d’une durée de 17 à 25 minutes produits par le Festival de Hong Kong et disponibles en visionnement libre sur divers sites dont youku.com (et aussi vimeo et youtube). Débutant avec le film de la hongkongaise Ann Hui, se poursuivant avec celui du chinois Gu Changwei, enchaînant avec la participation du taïwanais Tsai Ming-liang et se terminant avec le coréen Kim Tae-yong, chaque film, on l’imagine illustre une beauté physique, du cœur ou de son âme. Ce qui est certain est que les quatre films sont tous très différents dans leur qualité formelle et dans leur ambition narrative.

Les deux films les moins intéressants sont Long Tou et You are more than beautiful. Ce dernier est le récit tendre et joyeux d’un jeune homme qui engage une prostituée pour l’accompagner au chevet de son père malade. Tourné dans la campagne coréenne et en parlant la langue, la première partie voit les deux personnages discuter dans l’automobile. Le garçon est taciturne, elle au contraire parle beaucoup. Ils font une halte dans le hara de son père où elle cherche à le divertir. Elle doit passer pour sa fiancée auprès du père mais le jeune homme fait peu d’efforts. Ils prennent des photos (la preuve de leur union) et partent à l’hôpital où le père est en train de mourir. Leur subterfuge n’a pas lieu de se poursuivre mais elle décide de rester, de lui chanter un air d’opéra coréen. Le film est à la fois correct et banal. Il se regarde comme un gentil petit film pourtant un peu trop long. La beauté est ici donc celle du cœur, celle de cette prostituée qui va donner un peu de sa beauté à ce jeune homme qui règle ses comptes avec son père.

Long Tou commence sur l’autoroute où un homme traine derrière lui un long fil où sont accrochés des bidons de plastic. A ses risques et périls, il traverse les voies sans se soucier des automobiles. Puis, on passe dans un café littéraire où trois écrivains dans leurs propres rôles discutent. Un quatrième homme arrive, l’air triste, il s’assoit. La télévision allumée sur les infos diffuse soudain des images en noir et blanc de cet homme. Le film est confus et, pour tout dire, relativement prétentieux. J’imagine qu’il parle de la solitude des êtres mais je n’en suis même pas certain.

My way étonne dès son ouverture quand on découvre Francis Ng en femme. L’acteur incarne un homme marié et père d’un adolescent qui décide un beau jour d’assumer sa transexualité. On le découvre parcourant les rues, aller au travail où ses collègues ne semblent pas remarquer son changement puis rentrer chez lui où il s’engueule avec son épouse tandis que le fils écoute. Il va rencontrer trois transexuels qui lui donnent des conseils pour l’opération qu’il va faire pour changer de sexe. Le film d’Ann Hui explore avec douceur, comme à son habitude, un univers inédit dans le cinéma hongkongais, tout du moins sur un mode non comique. La cinéaste envisage tous les enjeux de la problématique, sociaux, familiaux et culturels. Aucun voyeurisme mais au contraire une tendresse pour son personnage.

Tsai Ming-liang poursuit dans Walker son obsession du plan séquence qu’il pousse jusqu’à ses derniers retranchements. Lee Kang-sheng incarne un moine, tête baissée tenant un hamburger et un sac dans ses mains. Vêtue d’une toge rouge vif et pieds nus, il parcourt les rues de Hong Kong dans un rythme extrêmement lent. Parfois en gros plan devant une immense publicité pour les sous-vêtements avec Aaron Kwok, parfois en plan très large, le moine est souvent regardé par les passants étonnés. Sans parole, ni musique sauf une chanson de Sam Hui dans le dernier plan et le générique final, le film se promène avec lenteur dans les lieux les plus connus du cinéma hongkongais que l’on connait tous mais que l’on voit d’habitude très rapidement au gré des course-poursuites des films cantonais. Tsai Ming-liang clame son admiration à ce cinéma si éloigné du sien mais pour lequel il éprouve une fascination.

Beautiful 2012 (美好2012, Hong Kong, 2012) Quatre courts-métrages produits par la Hong Kong International Film Festival Society. My way (我的路) Un film d’Ann Hui avec Francis Ng, Jade Leung, Chan Lai-wan, Leung Wing-yan, Wong Yan-kam, Lee Kin-wing, Li Ka-wan. Long Tou (龍頭) Un film de Gu Changwei avec Yan Lianke, Yang Weiwei, Fang Fang. Walker (行者)  Un film de Tsai Ming-liang avec Lee Kang-sheng. You are more than beautiful (你何止美) Un film de Kim Tae-yong avec Kong Hyo-jin, Park Hee-soon.

dimanche 20 janvier 2013

L'Ivresse de l'argent


Pour ne pas faire mentir son titre, L’Ivresse de l’argent s’ouvre sur un plan d’un énorme tas d’argent dans un coffre-fort où un jeune homme au visage innocent et habillé avec un beau costume trois pièces parfaitement ajusté met, dans une grosse valise, un grand nombre de liasse de billets de banques. On ignore s’il s’agit d’un casse, à qui appartient tout ce pognon et à qui il est destiné. Puis, une voix, celle de Monsieur Yoon (Baek Yoon-sik) lui suggère de se mettre quelques billets dans la poche car personne ne s’en apercevra. Joo Yeong-jak (Kim Kang-woo), le jeune homme en question, hésite, prend une liasse, puis la repose, referme la valise bourrée à craquer et quitte le coffre fort avec son patron. L’argent qui corrompt et rend fou ses personnages est la thématique principale du film. C’est aussi un sujet rebattu sur lequel Im Sang-soo n’apporte rien de bien neuf.

Le vrai sujet de L’Ivresse de l’argent ce sont les rapports entre les patrons et les employés, sujet déjà abordé dans The Housemaid, son film précédent avec comme source principale d’inspiration La Servante de Kim Ki-young (on voit des extraits des deux films lors de séances de home cinéma que la riche famille organise chez elle). La très belle idée du film est de prendre le point de vue de Joo Yeong-jak, objet de toutes les passions, fantasmes et jalousies des autres personnages. Le jeune homme à tout faire est filmé de la tête aux pieds, c’est à la fois un corps neutre, lisse et réduit au silence qui observe cette famille décadente dans la même posture que le spectateur replaçant les pièces du puzzle scénaristique puis, au fur et à mesure de sa compréhension et de son implication, un corps agissant et sexuel.

Porte valise de Monsieur Yoon, il va devenir petit à petit son homme de confiance au grand dam du reste de la famille avec laquelle Yoon est en guerre. Il aimerait en faire l’héritier de l’empire. Yoon s’est marié avec Madame Baek (Yoon Yeo-jeong), héritière d’une empire industriel (on ne saura jamais de quelle branche il s’agit, mais ça n’a aucune importance), femme autoritaire, sèche et irascible. Quand l’épouse qui surveille son mari avec des caméras apprend qu’il couche avec Eva (Maui Taylor), la bonne philippine, elle décide d’abuser physiquement de Joo Yeong-jak dans une scène de sexe qui s’apparente quasiment à un viol. Elle lui enlève la chemise dans le salon, lui proteste et résiste, puis ils finissent dans la chambre. Se sentant pousser des ailes et surtout désiré, Yeong-jak entreprend alors une liaison avec Na-mi (Kim Hyo-jin), la fille de ses patrons ce qui n’est pas du goût de Cheol (On Joo-wan), le frère de la famille censé devenir le futur patron.

Ce frère est le canard boiteux de la famille. Allié avec Robert (Darcy Paquet, par ailleurs spécialiste du cinéma coréen) un homme d’affaires américain douteux, il finit régulièrement en prison pour affaires louches. Les deux hommes entretiennent des rapports étranges de fraternité crypto-gay : ils couchent avec des prostituées tout en se quittant pas des yeux pendant le coït. Robert est l’éminence grise de Cheol. Ce dernier fera tout pour éliminer Yeong-jak en révélant ses amours clandestines avec sa mère et sa sœur à Monsieur Yoon. Dans une scène magnifique de grotesque et d’humour, les deux hommes se battront à mains nues. Yeong-jak se croit le plus fort mais Cheol assène, dans une position digne d’un combattant adepte du kung-fu de la grue, quelques coups bien sentis au si beau visage de son adversaire. C’est le début de la déchéance.

Un autre personnage haut en couleur, moins présent à l’écran mais donc chaque apparition apporte son lot d’énigme, est le patriarche de la famille, le président No (Kwon Byeong-gil). C’est lui le fondateur de l’empire mais désormais il se déplace en fauteuil roulant, constamment habillé en peignoir et portant des lunettes noires. Il est toujours suivi de sa fidèle assistante (Hwang Jeong-min-I), femme impressionnante en costumes masculin qui observe avec un regard ironique toute cette agitation. Elle est le témoin distant et amusé de tous les jeux d’alliance entre les personnages, de toute cette libido déployée secrètement puis au grand jour et de la ruine de chacun d’eux.

Le film regorge d’ironie et parfois d’éclat d’humour sec. Im Sang-soo porte un regard distancié et glacial sur ses personnages. Il faut dire que le décor principal de L’Ivresse de l’argent autorise cette distanciation. Plus encore que dans The Housemaid, l’immense demeure au milieu d’un immense terrain (un terrain de golf y est construit) reflète la classe sociale de ses propriétaires. La maison constitue une sorte de labyrinthe dont on semble découvrir à chaque séquence une nouvelle pièce. Chacune d’elle est décorée avec la grandiloquence digne de cette famille qui veut montrer tout son bon goût : tableaux d’art contemporain sur les murs, meubles design couleur métal, une cheminée dans chaque pièce. Petit à petit, ce décor se transforme en prison pour les personnages, domestiques comme patrons, ils étouffent, veulent s’en échapper mais n’y arrivent pas. L’Ivresse de l’argent est tout à la fois une sublime réussite de son auteur et désespérément déprimant.

L’Ivresse de l’argent (The Taste of money, 돈의 , Corée, 2012) Un film d’Im Sang-soo avec Kim Kang-woo, Baek Yoon-sik, Yoon Yeo-jeong, Kim Hyo-jin, Maui Taylor, On Joo-wan, Kwon Byeong-gil, Hwang Jeong-min-I.

dimanche 6 janvier 2013

Chow Yun-fat boy meets brownie girl


Etrange film que ce Chow Yun-fat boy meets brownie girl, parait-il inspiré d’une vieille légende coréenne que tout le monde connait là-bas. Ce qui étonne tout d’abord dans ce long-métrage édité en dvd en France début 2012, ce sont ces couleurs vives, tranchées, beaucoup de teintes chaudes – jaune et rouge – face à du vert et du bleu. On repère également les tâches caractéristiques et le collage de changement de bobines de films, donnant un aspect artisanal et finalement rétro. A cela il faut ajouter une petite musique, sorte de ritournelle qui plonge le récit dans l’imagerie du conte délaissant dès le départ tout réalisme et toute vraisemblance. Il faudra au spectateur abandonner ses habitudes d’un film coréen à l’histoire linéaire.

Le récit se centre autour d’une bague qu’une vieille dame veut récupérer. Problème, c’est Young-baek qui l’a récupéré il y a de cela trente ans. Young-baek est un petit mafieux doté d’étranges oreilles en pointe et vivant dans une sorte de hangar où un immense canapé et d’une peinture au visage grimaçant et aux couleurs criardes servent d’uniques mobilier. Il l’a donnée à sa sœur et va tenter de la récupérer. Mais aucune des deux femmes ne semblent vouloir transiger sur qui doit posséder la bague. La sœur avale l’anneau pour que les sbires ne la récupèrent pas. Quant à la vieille dame, elle ne se laisse pas impressionner par ce malfrat de pacotille et menace de l’écraser avec une jarre.

A propose de jarre, le jeune héros du film, par ailleurs ami de la vieille dame, en trouve une un jour dans la rue après avoir aidé un vieillard à se déplacer en le portant sur son dos. Etonné de voir les décors autour de lui se modifier, Gontae prend cette immense jarre chez lui et s’en sert pour y élever des escargots. Gontae, immense fan de Chow Yun-fat dont les photos ornent la cave où il habite, se rend un jour compte que son logement est bien rangé, bien propre et comprend qu’une belle jeune femme s’occupe de son ménage. Elle a élu domicile dans cette jarre et ce sont sans doute les escargots qui se sont transformés, tout comme les décors pouvaient changer d’apparence et devenir soudain un immense champ de tournesols en fleurs.

Le récit de Chow Yun-fat boy meets brownie girl passe ainsi d’un décor à un autre, de la cave de Gontae au loft de Young-baek, les personnages se déplacent également et révèlent dans des longues scènes de dialogue en plan séquence leur passé et leur angoisses actuelles. Ce n’est rien de dire que le film n’en est pas à une bizarrerie près l’apparentant à une sorte de rêverie constante (comme lorsque Gontae se réveille soudain et voit dans sa cave des monstres orange et bleus en train de ricaner). Puis, parfois le film s’emballe soudain un peu, une musique se fait entendre (petites percussions rigolotes), les plans se font plus courts et le montage plus rythmé. Bref, Chow Yun-fat girl meets Brownie girl tire sa singularité de tous ses éléments hétérogènes qui en font un film très bancal et souvent inabouti mais suffisamment dégénéré pour rester indulgent.

Chow Yun-fat boy meets brownie girl (우렁각시Corée, 2002) Un film de Nam Ki-woong avec Gogooma, Gi Ju-bong, Choi Seon-ja, Cho Jae-hyun, Lee Bong-gyu, Gong Ho-suk, Kim Yong-sun.

vendredi 19 octobre 2012

In another country


In another country est le troisième film d’Hong Sang-soo en un an qui sort sur les écrans en France (après donc Oki’s movie et The Day he arrives – Matins calmes à Séoul) avec une forme (trois petites histoires) et une thématique (le cinéma et les gens qui y travaillent) et une méthode (improvisation et budget minuscule) communs. Finalement, le cinéaste coréen fait donc une trilogie de trilogie avec cette fois un attrait supplémentaire pour les spectateurs français puisqu’Isabelle Huppert y tient le rôle pivot. Elle y incarne, forcément, une française en séjour en Corée, en l’occurrence elle réside dans une chambre d’hôte à Mohang, une petite ville au bord de mer. Chaque récit est lancé par une jeune femme, présentée comme apprentie scénariste, et qui écrit ses histoires à la main sur un petit carnet. En voix off, elle présente le personnage que va jouer Anne et raconte l’épilogue. La jeune femme (Jeong Yu-mi) jouera chaque fois la gardienne de la résidence.

Anne est d’abord une réalisatrice invitée par Jong-soo (Kwon Hae-hyo), un de ses collègues coréen. L’épouse de ce dernier est enceinte jusqu’aux dents et très jalouse de la complicité qu’Anne entretient avec lui. Il se rappelle un baiser échangé à Berlin mais elle ne s’en souvient pas. Il aimerait recommencer. Dans la deuxième histoire, Anne est venue accompagner son époux, patron en voyage d’affaires, et s’est éclipsée en secret à Mohang pour retrouver son amant Moon-soo (Moon Seong-geun), un cinéaste qui prend ses distances avec elle de peur d’être reconnu et compromis dans cet adultère. Dans le dernier récit, Anne est une trompée par son mari avec une Coréenne. Elle est accompagnée de Park Sook (Yoon Yeo-jeong), une de ses amies. Avec des discussions badines, le film ausculte légèrement l’adultère avec trois situations qui se répondent les unes aux autres. Anne est respectivement indifférente, amoureuse et déprimée. Les repas largement arrosés au soju, l’alcool coréen, permettent de libérer la parole et l’épouse de Jong-soo ne se prive pas pour dire ce qu’elle pense de la proximité de son mari avec Anne. L’alcool offre la possibilité de se lâcher avec le danger que les rapports entre les personnages explosent en mille morceaux. Ce qui change, ce sont les tons. D’abord ouvertement comique, puis dramatique pour finir sur la dépression.

Le film propose des variations sur des mêmes scènes. Anne qui porte dans chaque partie une robe de couleur différente (mauve, rouge puis verte) part faire une promenade pour découvrir le coin. La gardienne lui propose un parapluie puis partent ensemble. Une route qui bifurque. Quelle direction mène au phare qu’elle a envie de voir et qu’elle ne trouvera jamais. Et puis, il y a ce maître nageur (Yoo Joon-sang), bel athlète qui nage en short noir dans la mer. Il sort de l’eau, met son t-shirt orange. Elle lui demande si l’eau est pas trop froide (effectivement, Mohang est envahi par le brouillard et la pluie), il répond que l’eau est chaude. Elle tente de lui demander où se trouve le phare. La scène se répète trois fois avec des angles de prise de vue. Ce jeune maître nageur est l’expression du désir pour Anne. Elle a envie de lui plutôt que des cinéastes avec qui elle sort. L’intello a besoin de ce corps primitif et musclé, tout à fait incongru dans sa vie.

L’incompréhension entre eux deux ne cesse jamais. Elle lui parle en anglais mais ne comprend pas beaucoup. Il baragouine et cela crée un comique de situation. Il loge dans une tente à côté des sanitaires au bord de la plage. Là aussi son logement est incongru d’autant qu’il veut lui offrir. « I can give it to you », lui dira-t-il, elle écarquille les yeux, étonnée. Il est un personnage étrange qui vient poser de drôles de questions lors d’un repas. Son antithèse est le moine que Park Sook lui fait rencontrer dans la dernière partie. Anne lui posera des questions qui la laisseront encore plus dans l’expectative et la plongera dans la dépression finale et alcoolisée. Mais tout cela n’était qu’un scénario d’apprentie cinéaste, un essai charmant sur le marivaudage où Isabelle Huppert semble s’amuser de ne pas tout comprendre de ce pays bien étrange.

In another country (다른 나라에서, Corée – France, 2012) Un film de Hong Sang-soo avec Isabelle Huppert, Yoo Joon-sang, Jeong Yu-mi, Yoon Yeo-jeong, Moon Seong-geun, Kwon Hae-hyo, Moon So-ri, Kim Yong-ok.

vendredi 31 août 2012

Thirst


Il est 15h31 quand Sang-hyun (Song Kang-ha) est déclaré mort. Il succombe aux expérimentations du virus Emmanuel qu’on lui a volontairement inoculé. Sang-hyun recouvre la vie immédiatement et devient le Saint aux bandages auprès de quelques dizaines de fidèles venus quémander un miracle. Sang-hyun est prêtre le jour et vampire la nuit. Il ne sait pas encore qu’il est un suceur de sang mais il s’aperçoit vite que les pustules immondes qu’il cache sous les pansements disparaissent de son corps (et en particulier de son visage) dès qu’il boit du sang humain. Thirst débute sur un postulat scientifique pour immédiatement déboucher sur le film de vampires, la science est ici pour légitimer un état, une condition surnaturelle. Pour la décrire comme plausible et donc acceptable, même si cela n’était pas franchement nécessaire.

Le vampire du film de Park Chan-wook est occidental. S’il n’a pas de dents acérées (ce qui évite ces stupides mâchoires), il ne supporte pas le jour, vole dans les airs et a ses sens hyper développés (Sang-hyun peut même voir les acariens sur sa peau et entendre les ados rire à l’école, trop fort). Le film est également chrétien puisque Sang-hyun est prêtre, célibataire et perclus d’angoisse à l’idée de devoir tuer un homme pour se nourrir. Il raconte son sort à un de ses pairs prêtres (aveugle) qui accepte de lui donner un peu de son sang pour le rassasier. En revanche, ce vampire ne semble guère craindre les crucifix, paradoxe qui ne sera pas exploité par le film. Le ressentiment de Sang-hyun est celui de se vautrer dans le péché et il va encore plus y aller quand il va rencontrer Tae-ju (Kim Ok-bin).

C’est la belle mère de Tae-ju, Madame Ra (Kim Hae-sook) qui débarque un jour dans le bureau de Sang-hyun. Elle se colle à la fenêtre comme une folle pour réclamer de l’aide pour son fils Kang-woo (Shin Ha-kyun). On comprend très vite que Tae-ju, plus que l’épouse de Kang-woo, est la servante de la famille. Le fiston est un peu débile, pas franchement une lumière. Mais il est l’ancien camarade de classe de Sang-hyun et à ce titre va être invité à venir jour au mahjong chez les Ra avec d’autres personnes aussi ennuyeuses. Un policier acariâtre et stupide et un employé qui a épousé une Philippine puisque personne ne voulait de lui. Pour le prêtre et la bru, ces parties de mahjong vont devenir synonymes de parties de jambes en l’air. D’abord dans le magasin alors que tout le monde joue à l’étage, ensuite à l’hôpital où ils sont bénévoles, finalement dans la piaule du prêtre. Un dialogue en double langage lors d’une partie de mahjong entre tous les invités celle les liens amoureux et adultérins de Sang-hyun et Tae-ju.

La première partie de Thirst jouait sur les ambigüités, les doubles sens du langage, sur la romance naissante et interdite avec des interrogations sur la culpabilité. La deuxième heure navigue sur des eaux plus convenues à la fois de l’horreur (Tae-ju contrairement à son amant décide de tuer pour se nourrir) et de l’amour (certaines scènes de sexe sont tout simplement ennuyeuses parce que trop longues, banales avec une caméra qui filme le couple en plongée en train de baiser). Park Chan-wook montre tout et montre souvent trop, ce qui est aussi un problème. Il montre des dizaines de fois les cicatrices des vampires qui se closent par magie, il filme des scènes explicatives sur la vie des vampires avec des allusions aux maladies du sang, dont les porteurs seraient comme dans une caste à part, une sorte de secte dont il ne faudrait pas sortir si ce n’est pour être un héros (Sang-hyun accueilli chaque fois en sauveur par les ridicules campeurs) ou comme un assassin (Tae-ju qui fait venir son « repas » chez elle pour les croquer).

Que faire d’un mari encombrant et débile ? S’en débarrasser répond Tae-ju avec un sourire pervers, comme elle dit elle-même. Après une scène de bateau pseudo poétique (ah le reflet de la lune éclairant Sang-hyun dans l’eau), l’humour entre un peu dans Thirst avec un Kang-woo noyé qui revient emmerder le couple en s’immisçant entre eux pendant l’amour. Avec son sourire niais, Kang-woo campe un parfait imbécile dont on est ravi qu’ils s’en soient débarrassés. La vieille mère devient amorphe et ne s’exprimera qu’en clignant des yeux donnant un effet comique à l’ultime partie de mahjong. Après cet humour un peu salvateur bien qu'il se fasse contre ces personnages, le film sera dans sa fin plombé dans l’illustration avec un hommage poussif à Kubrick (l’appartement peint en blanc) et la séquence finale, variation poétique appuyée avec l’objet du début de leur relation amoureuse qui termine le film. Comme souvent dans ces films longs (ici 2h13), à velléités formalistes, le résultat est bancal et satisfera les amateurs du genre.

Thirst (박쥐) Un film de Park Chan-wook avec Song Kang-ho, Kim Ok-bin, Shin Ha-kyun, Oh Dal-su, Kim Hae-sook, Mercedes Cabral, Park In-hwan, Song Young-chang, Eriq Ebouaney.

vendredi 17 août 2012

La Servante


D’abord une famille coréenne : M. Kim, le père (Kim Jin-kyu), professeur de piano dans l’usine ; son épouse (Ju Jeung-ryu) est enceinte pour la troisième fois. Elle est couturière à domicile pour compléter le salaire du mari. Elle devra bientôt s’arrêter de coudre pour accoucher. Enfin, les deux enfants. L’ainée, Ae-soon est handicapée et ne marche qu’avec des béquilles, le fils, Chang-soon, a quelques années de moins et passe son temps à se chamailler avec sa sœur, souvent de manière très cruelle. Une famille sans histoire qui loge dans une seule pièce en attendant un appartement plus vaste, plus confortable où ils ne seront pas les uns sur les autres. Voilà pour le cadre familial.

Kim plait aux femmes. Il ne fait rien pour. A l’usine, une ouvrière glisse dans le pian une lettre d’amour que le professeur s’empresse de donner au contremaitre. La jeune femme se fait renvoyer. Sa meilleure amie, également employée de l’usine, avait manigancé ce renvoi en l’encourageant à écrire cette missive. Cho (Um Aing-ran) est aussi amoureuse de Kim et va chez lui pour prendre quelques leçons privée de piano. Lors d’un cours au travail, il avait suggéré aux ouvrières de prendre des cours. Cho visite la nouvelle maison en travaux, fait connaissance avec la famille, constate que la mère a besoin d’une servante qu’elle va s’empresser de lui trouver. Pourtant le père aide beaucoup, il fait même mieux la cuisine que la mère selon les enfants.

Au bout de vingt minutes d’un récit qu’on pensait aller naviguer sur les eaux conventionnelles du drame adultérin, La Servante nous présente enfin cette servante (Lee Eun-shim), dont le nom ne sera jamais prononcé (en tout cas dans les sous-titres français). C’est dire qu’elle ne sera considérée comme une personne mais plutôt comme un meuble dans cet appartement désormais bien bourgeois. Dès le départ, on comprend qu’elle ne tourne pas rond. Elle ne dit pas grand-chose, se rend dans la cuisine, ouvre les placards, voit un rat dans l’un d’eux, l’attrape par la queue et le tue. Pour bien montrer l’inquiétude qu’elle va provoquer, elle mélange le riz avec de la mort aux rats. Sa mission première sera de décimer les rongeurs qu’elle prend plaisir à éradiquer si l’on en croit son visage satisfait proche de l’orgasme.

Les enfants la prennent en grippe et réciproquement. Dans un plan qui rappelle Soupçons d’Alfred Hitchcock, la servante monte les escaliers (les chambres sont situées à l’étage) avec un verre d’eau filmé en gros plan. La gamine pense que la servante a mis de la mort aux rats dans le verre. Elle en boit un peu avec un regard amusé mais de plus en plus menaçant. Et cette menace, elle va la mettre à exécution. Elle aussi tombe sous le charme de M. Kim et quand l’épouse part se reposer chez sa mère le dernier mois de sa grossesse, la servante séduit le mari qui succombe et la met enceinte. Il va devenir la possession de la servante qui observe les moindres faits et gestes de toute la famille, cachée derrière une porte, les yeux exorbités à la recherche de la moindre brèche lui permettant de s’incruster dans la vie familiale, filmée dans de rapides travellings claustrophobes. Mais personne ne veut d’elle.

La tension créée par la présence malsaine de la servante est accentuée par le son. Les journées à la maison sont rythmées par le bruit mécanique de la machine à coudre de la mère, son bientôt remplacés par les fausses notes de piano que martèle la servante qui sonnent comme le glas, comme un appel à l’époux pour qu’il monte s’occuper de cette maitresse qu’il rejette. Ce son devient pour la mère (toujours habillée en blanc) angoissant et pour le spectateur l’annonce d’un nouveau mauvais coup de la servante (toujours vêtue de noir). La Servante transcrit l’esprit moral et mesquin de l’époque. La raison pour laquelle les Kim ne renvoient pas leur servante est la peur du qu’en dira-t-on, de la rumeur et du jugement de la société. Le récit ne se développe qu’à cause de cette morale d’un autre âge (quoique) et qui autorise cet huis-clos étouffant à se terminer dans le drame le plus sordide. A moins que…

La Servante (하녀, Corée, 1960) Un film de Kim Ki-young avec Kim Jin-kyu, Ju Jeung-ryu, Lee Eun-shim, Um Aing-ran, Ahn Seong-gi, Go Seon-ae.