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mercredi 11 juin 2014

Black coal


Doublement primé au Festival de Berlin 2014, meilleur film et Liao Fan meilleur acteur, Black coal sort amputé en France de la moitié de son titre mais avec une presse extrêmement élogieuse. « Un grand film, Une merveille, un film sublime », lit-on sur l’affiche du film qui sort dans plus de cent salles, presque comme un blockbuster. On imagine que le distributeur table sur le succès de A touch of sin, l’autre polar macabre et sanglant venu de Chine.

Tout commence donc en 1999 avec du charbon noir (le black coal) qui contient un bras tranché enveloppé dans un sac plastic. La police arrive immédiatement à la mine pour lancer une enquête. Les inspecteurs Zhang Zili (Liao Fan) et Wang (Yu Ailei) ne comprennent pas ce qu’il s’est passé. D’autant que d’autres morceaux de corps sont disséminés dans d’autres centres de traitement du charbon.

Par chance, les papiers du défunt sont dans sa veste. Liang Zhijun est son nom. Sa veuve (Kwai Lunmei) travaille dans une blanchisserie. Elle va enterrer les cendres dans la terre d’un arbre devant son travail. L’enquête va vite, Wang et Zhang soupçonnent deux transporteurs de charbon. Quand les inspecteurs viennent les appréhender, les suspects tirent dans le tas et tuent deux collègues qui accompagnaient les inspecteurs.

Le film reprend cinq ans plus tard avec un travelling sous un pont où l’on découvre Zhang endormi à côté de sa moto. Il dort sur le bas côté, visiblement soûl comme une barrique. Il ne s’est jamais remis de la mort de ses collègues pas plus que du départ de sa femme. Il a depuis bien grossi (remarquable transformation de l’acteur) et erre de petits boulots en petits boulots. Son patron est incommodé par son alcoolisme.

Ce qui semblait être une enquête close va se transformer en quête de la vérité. A nouveau des morceaux de corps sont découverts dans du charbon. Comme les deux suspects sont morts, c’est vers la blanchisseuse que se portent désormais les soupçons. Elle est suivie, filée et interrogée. Sa timidité maladive la rend encore plus coupable aux yeux des flics qui voient dans son caractère mutique une preuve de culpabilité.

La partie polar du film fonctionne comme un puzzle dont les pièces s’emboitent au fur et à mesure. Une veste en cuir laissée dans la blanchisserie depuis cinq ans, une boîte de nuit appelée « Feux d’artifices en plein jour », des patins à glace tranchants. Zhang s’implique dans l’enquête en se faisant passer pour un simple client, furetant partout dans la vie de la veuve de Liang Zhijun.

Toute la deuxième partie de Black coal se déroule en plein hiver, avec sa neige glaciale (les gens frissonnent), ses patinoires où Zhang tente de faire du patin avec la veuve (le thin ice du titre original). Métaphoriquement, Zhang cherche à briser la glace en construisant une relation amoureuse avec la veuve, en la protégeant de son patron libidineux (Wang Jingchun). Tous les personnages sont amorphes comme frigorifiés par le froid, mais le scénario est aussi un peu trop alambiqué pour vraiment passionner.

Le film est très noir, comme un paradoxe à la neige blanche qui s’étend dans les rues que parcourent les personnages. Il est aussi traversé de scènes burlesques où Zhang est toujours un peu décalé, où il se casse la figure et apparait hébété devant ce qu’il découvre. Zhang n’a pas changé de mentalité en cinq ans, mais les gens qu’il rencontre ont pris le train du changement économique et sont devenus égoïstes, constituant une très vague critique politique du film

Black coal (Black coal thin ice, 白日焰火, Chine, 2014) Un film de Diao Yinan avec Liao Fan, Kwai Lunmei, Wang Xuebing, Wang Jingchun, Yu Ailei, Ni Jingyang.

dimanche 29 décembre 2013

Tel père, tel fils


Famille N°1, celle de Keita (Keita Ninomiya). Le père, Ryota Nonomiya (Masaharu Fukuyama) est architecte. Il passe tout son temps au travail, rentre tard le soir. Cadre dynamique, comme on dit, il fait la fierté de son patron quand il vient travailler même le samedi. Avec sa femme Midori Nonimiya (Machiko Ono), femme au foyer, il habite dans un grand appartement d’un immeuble moderne de Tokyo. Meubles gris, grandes pièces, confort moderne. Le père porte de beaux costumes et roule dans une belle voiture.

Famille N°2, celle de Ryusei (Shôgen Hwang). Le père, Yudai Saiki (Lily Franky) tient un petit commerce d’électricien. Il est à son compte, compte peu de clients avec lesquels il entretient de cordiaux rapports. Avec sa femme Yukari Saiki (Yôko Maki) et leurs deux enfants plus jeunes que Ryusei, un garçon et une fille, ils habitent au dessus de leur boutique dans un modeste appartement dans une ville de province. Les trois enfants dorment dans la même pièce. Le père, barbe de trois jours, porte des chemises à carreaux et roule dans un van.

Deux familles que tout oppose et qui vont apprendre que leurs fils, âgés de six ans, ont été échangés à la maternité. Midori a accouché dans le village de Yudai, sa terre natale. Les deux familles ne se connaissent pas mais vont devoir composer ensemble, dans une forme totalement différente de notre fleuron national, La Vie est un long fleuve tranquille. Le sujet de Tel père, tel fils est pratiquement le même, mais le traitement de Hirokazu Kore-eda est radicalement différent, loin de la farce d’Etienne Chatilliez.

Le cinéaste prend comme point de vue celui de Ryota, le père arrogant et sûr de lui. Sa vie pourrait être considérée comme un étalon de la société japonaise actuelle : la réussite professionnelle prime avant tout. Il est persuadé que l’éducation qu’il a donnée depuis six ans à Keita est la bonne. Le film s’ouvre d’ailleurs sur un entretien d’embauche de l’enfant pour rentrer dans une école privée. Le petit garçon se présente, habillé avec un belle cravate, comme son père, devant les dirigeants de l’école.

Il ne s’agira pas pour Hirokazu Kore-eda de savoir si le père a raison ou tort de vivre de cette manière, il ne s’agira pas non plus de faire un débat pour savoir si un père ou une mère est celui qui donne la naissance ou ceux qui élèvent les enfants. Le film est bien plus subtil que cela. Ces sujets sont abordés en long en large et en travers, ils occupent une bonne partie des pensées des quatre parents sans que jamais, durant les deux heures que dure Tel père tel fils, la réponse ne soit apportée.

Ce qui frappe dans ce nouveau film sur l’enfance, c’est la douceur avec laquelle les personnages sont traités. Une douceur qui est inversement proportionnelle avec la violence de la nouvelle de l’échange. Le cinéaste procède par touche, décrit lentement les environnements des familles, commençant par les bourgeois avant d’aller, au bout de près d’une demi heure, chez les prolos. Cette douceur permet de ne pas créer de fausses tensions pour permettre des rebondissements dramatiques abrupts. La séquence du procès contre l’hôpital est à ce titre exemplaire.

Ce qui est très beau également dans ce portrait de familles obligées de se recomposer est l’absence de chantage à l’émotion. Le film évite cet écueil en laissant les enfants à côté des soucis des parents. On ne verra pas les deux garçons sortir des dialogues d’adultes pour tenter de donner corps à ce qu’ils vivent, à ce déracinement programmé. C’est ce mystère silencieux de Keita et Ryusei, leur regard d’enfant, les scènes de leur vie quotidienne, qui provoquent l’émotion qui gagne petit à petit le spectateur.

Tel père tel fils (そして父になる, Japon, 2013) Un film d’Hirokazu Kore-eda avec Keita Ninomiya, Masaharu Fukuyama, Machiko Ono, Shôgen Hwang, Lily Franky, Yôko Maki, Jun Fubuki, Kirin Kiki, Jun Kunimura, Megumi Morisaki, Isao Natsuyagi, Hiroshi Ohkôchi.

mercredi 11 décembre 2013

A touch of sin


Le voyage de A touch of sin va du nord au sud de la Chine, empruntant tous les moyens de transport possibles : à pied, en train, en camionnette, en mobylette et parfois en avion. Quatre personnages, trois hommes et une femme, d’âge différent mais de condition similaire sont au centre de quatre histoires. Dès l’ouverture du film, Jia Zhang-ke donne le ton : celui de violence. Un ton auquel il ne nous avait pas habitués, c’est le moins que l’on puisse dire. Un camion transportant des tomates renversées, un homme en mobylette qui se fait agresser et qui abat avec son révolver ses trois braqueurs.

Ce ton ne va pas quitter le spectateur, gangrénant chacun des quatre personnages comme une maladie incurable, se la passant dans les courtes scènes de transition où ils se croisent parfois. Dans le petit village de mineurs, où la statue de Mao souriant trône sur la place centrale, c’est Dahai (Jiang Wu), la quarantaine, qui entend dénoncer l’enrichissement personnel du chef du village et du nouveau propriétaire de la mine. Ce dernier se promène en Audi ou en jet privé quand les mineurs crèvent de faim sous la neige.

Plus au sud, Zhou San (Wang Baoqiang) va de ville en ville armé de son révolver (c’est lui qui abat les trois malfrats). Il retourne voir sa femme et son fils puis s’en va braquer un couple qui vient de retirer de l’argent de la banque. Plus loin, Xiaoyu (Zhao Tao) est réceptionniste dans un sauna. Deux clients exigent d’elle des rapports sexuels. Vers Canton, le jeune Hui (Luo Lanshan)  quitte son boulot d’ouvrier pour travailler dans un bordel moderne et sympathise avec une des jeunes femmes. Tout se passe autour du Nouvel An, période de fête à laquelle les quatre personnages ne semblent pas être en mesure de participer.

Chacun des quatre récits se terminera, d’une façon ou d’une autre, dans le sang (celui sur le visage de Dahai, celui qui gicle sur la chemise d’un client de Xiaoyu) ou par une voire plusieurs morts violentes. Jusqu’à présent le cinéma de Jia Zhangke se limitait à montrer des sensations, il montre, dans A touch of sin, des coups de poing sur les corps, plein champ, des claques, des humiliations corporelles. Il n’avait jamais filmé cela comme cela. Chaque scène de violence et de brutalité mêlées sont admirablement chorégraphiées avec un réalisme égal aux scènes de misère. Dans les Cahiers du cinéma, Jia Zhangke annonce que son prochain film sera un film de sabre. A touch of sin prouve qu’il peut faire un grand film.

Le film évoque essentiellement un désenchantement, une colère, un désespoir, qui touchent tous les âges. La statue de Mao dans le village du nord n’est pas filmée par hasard. Les personnages du film ne l’ont jamais connu de son vivant et ce que dit le film est que, depuis la mort du grand timonier, l’argent est le maître de la Chine. L’argent contrôle et achète tout : les hommes du village minier, les prostituées. Il corrompt, fait tomber les promesses du chef de partager les gains. Le film affirme aussi que le travail détruit les gens, comme le montre le funeste destin du jeune Hui, qui passe d’une humiliation à une autre chaque fois qu’il change de travail.

A touch of sin montre une déshumanisation totale. L’homme est réduit au rang de bête sauvage, comme le dit Hadai. Le film expose tout un bestiaire à titre de comparaison : le pauvre cheval battu au fouet par son propriétaire, le serpent qui passe devant Xiaoyu, un extrait de Green snake de Tsui Hark à la télé, des bœufs dans une remorque, des poissons rouges qu’on délivre, un petit singe sur un marchand. Les hommes ne sont souvent pas mieux traités et subissent, en silence, l’injustice à l’image de la pauvre Su San, héroïne malheureuse d’un opéra joué au village, dans les derniers plans du film, qui clame son innocence quand personne ne veut l’entendre. Xiaoyu regarde cet opéra et doit penser qu’elle aussi est une Su San en puissance. Jia Zhangke livre ici son meilleur film à ce jour.

A touch of sin (天注定, Chine – Japon, 2013) Un film de Jia Zhangke avec Jiang Wu, Wang Baoqiang, Zhao Tao, Luo Lan-shan, Zhang Jiayi, Vivien Li Meng.

lundi 7 octobre 2013

Blind detective


C’est le grand retour du duo Sammi Cheng et Andy Lau sous la caméra de Johnnie To et Wai Ka-fai (ici uniquement scénariste). Après la timidité maladive dans Needing you, l’obésité dans Love on a diet et la leucémie dans Yesterday once more, le quatuor explore dans Blind detective la cécité  accidentelle de son personnage masculin principal, Johnston incarné par Andy Lau. Ancien policier, il a perdu la vue quatre ans auparavant lors d’une enquête. Depuis, il est chasseur de primes, tentant d’arrêter, avant la police, des personnes criminelles recherchées.

Le film commence ainsi, par une filature de Johnston dans la rue. Il a développé son odorat et suit un homme qui attaque la population à l’acide chlorhydrique. De loin, son ancien partenaire, Szeto Fatbo (Guo Tao) surveille l’affaire. Il a envoyé Ho (Sammi Cheng), une femme policier, acheter de quoi manger pendant la planque mais quand Szeto aperçoit Johnston dans la rue, il la charge de le suivre. Elle va se retrouver avec le chasseur de primes en haut d’un immeuble en train d’empêcher l’attentat d’être commis.

Le film est basé sur leurs relations de travail et n’envisage pas, dans presque toute sa durée, de romance entre Ho et Johnston. Elle l’engage parce qu’elle a entendu parler de lui et qu’elle admire ses résultats. Ho cherche à savoir ce qu’est devenue Minnie, une adolescente qu’elle voyait souvent devant chez elle et qui a disparu du jour au lendemain. Johnston accepte cette affaire en lui faisant passer des tests : elle pourra courir pour poursuivre suspects récalcitrants, elle lui servira de guide en étant ses yeux.

Les méthodes d’investigation de Johnston sont peu orthodoxes, Ho va vite se rendre compte de ses excentricités qui sont autant de gags burlesques. Il ne réfléchit qu’en mangeant fréquentant autant de restaurants qu’il y a d’avancées dans l’enquête qu’il mène. Quand il consulte dossiers que lui confie son ancien partenaire, le premier suspect interrogé se trouve toujours à côté d’un bon restaurant. Il a une passion pour les tripes qu’il mange avec un plaisir sans fin, se léchant les babines avec un grand sourire. Il parle très fort, s’énerve souvent et se montre inflexible dans ses directives.

Johnston initie Ho à ses curieuses reconstitutions des scènes de crime. Il joue tout ce qui a pu se passer, laissant libre court à son imagination débridée. Wai Ka-fai, scénariste ne se prive pas pour faire de ses reconstituions macabres des moments comiques irrésistibles. Pour le détective aveugle, il s’agit de mettre en scène les meurtres. Il connait le début et la fin des situations entre la victime et le suspect, Johnston se charge de recréer le milieu. Chacun prenant un rôle, recevant des coups de marteau sur la tête, étranglant un cou. Les personnages du passé se mettent à discuter avec Ho et Johnston dans des flashbacks imaginaires.

Seulement voilà, Ho est suffisamment maline pour comprendre que le détective aveugle ne l’aide pas vraiment dans la recherche de Minnie. En effet, il profite des yeux et des jambes de la policière pour travailler quelques cas irrésolus (immense second rôle de Lam Suet en joueur dans un casino de Macao que Ho tente d’énerver pour lui tendre un piège mais qui kidnappe Johnston). Chaque fois, Johnston ment allégrement en affirmant que l’enquête en cours a un rapport avec celle de Minnie. Il devra se résoudre à aider Ho.

Les deux protagonistes de Blind detective ont surtout à réconcilier avec leur passé. Ho cherche à retrouver Minnie qui a disparu en 1997. Elle culpabilise de n’avoir pas répondu à son appel tandis qu’elle était dans la rue en train de se taillader le bras. Johnston cherche à rentrer en contact avec Ding-ding (Gao Yuan-yuan) qu’il aimait avant de devenir aveugle, une jeune et belle professeur de danse qu’il regardait avec Szeto quand il faisait une pause pour manger des tripes. Il cherche à rattraper un passé qui se trouvera être une impasse pour lui.

C’est peu de dire que ce nouveau film de Johnnie To est un plaisir de spectateur, que le scénario de Wai Ka-fai et Yau Nai-hoi amène son lot de rebondissements, d’action, et d’humour liant chaque récit du passé avec la situation actuelle de Ho et Johnston. Il est plus accompli que Mad detective, auquel on pense souvent, tout en étant aussi foutraque. Blind detective n’est pas sans défaut et se force un peu à créer une histoire d’amour entre Ho et Johnston dans la toute dernière partie du film, mais en ces temps de disette dans le cinéma de Hong Kong, il est tellement rare de voir un film aussi maîtrisé qu’il serait inconvenant de faire la fine bouche.

Blind detective (盲探, Hong Kong, 2013) Un film de Johnnie To avec Andy Lau, Sammi Cheng, Guo Tao, Gao Yuan-yuan, Lo Hoi-pang, Bonnie Wong, Lam Suet, Patrick Keung, Zi Yi, Lang Yue-ting, Eileen Yeow.

mercredi 4 septembre 2013

Ilo Ilo

Caméra d'or au festival de Cannes 2013, une première pour un film de Singapour, le très joli Ilo Ilo suit quelques mois de la vie de la famille Lim, couple de la classe moyenne qui élève leur garçon de dix ans. Teck Lim (Chen Tianwen), le père, est représentant de commerce. Les affaires ne sont pas florissantes d'autant qu'il vend de la camelote. Leng (Yeo Yann Yann), la mère, est secrétaire dans une entreprise qui doit taper des lettres de licenciement de ses collègues. Le film, où l'anglais, le cantonais, le tagalog et le mandarin se mêlent, se déroule au beau milieu de la crise boursière de 1998 quand l'expansion économique des dragons asiatiques vacille.

La famille Lim pour l'instant a d'autres soucis. La mère est enceinte et décide d'embaucher une nounou pour garder Jiale (Koh Jia Ler), leur fils. Ce dernier n'est pas un garçon très calme ni très gentil. Il répond aux parents qui l'ont sans aucun doute trop gâté. Il est très indiscipliné à l'école, ce qui à Singapour n'est pas du meilleur effet. Il passe son temps à jouer au tamagotchi ce qui a le don d’énerver son père. Jiale ne fait que ce qu'il veut quand il le veut. La présentation du fils fait craindre une caricature d'ado pré-pubère qui en fait voir des vertes et des pas mûres à tout le monde. Pour tout dire, ses caprices peuvent rapidement gonfler.

C'est donc une des raisons pour laquelle les parents engage cette nounou. Teresa (Angeli Bayani) est philippine. Elle veut qu'on l'appelle Terry. Immédiatement, la mère lui confisque son passeport « pour qu'elle ne s'enfuit pas ». Elle fait la même taille que Jiale, c'est donc une femme frêle et timide que le garçon prend immédiatement en grippe. Il fait tout pour faire craquer la nounou. Ils doivent dormir dans la même chambre mais il sort du lit au milieu de la nuit pour aller avec ses parents. Il fuit à la sortie de l'école quand elle vient le chercher. Il refuse de manger les plats qu'elle prépare. Le parfait petit crétin fait payer à sa mère le manque de confiance qu'il place en lui.

Un incident va changer le court des choses. Le gamin se casse un bras et Terry est obligée de s'occuper intimement de Jiale. L'enfant va se mettre littéralement à nu devant la nounou. Mais également figurativement, et cela provoque un changement. De la même manière, la situation se modifie pour Terry. On apprend au court d'un discret dialogue qu'elle est une jeune maman et qu'elle a laissé son fils aux Philippines pour gagner un peu d'argent qu'elle compte envoyer régulièrement. D'une certaine manière, la situation est symétrique : Jiale se sent abandonné par sa mère et Terry, qui a quitté son fils s'occupe, par procuration, de Jiale. Petit à petit, on change totalement d'avis sur l'enfant qui énervait d'abord et pour lequel on éprouve ensuite de la tendresse.

Ilo Ilo aborde avec une grande pudeur les rapports entre les enfants et les parents, ces derniers étant convaincus que Jiale ne comprend rien à leurs histoires d'adultes, comme le chômage, l'absence d'argent, le poids de la famille. Anthony Chen, par fines touches (et sans aucune musique, en filmant quelques regards entre les personnages. Les gros yeux de cette mère, parfois un peu raciste, jalouse de l'amitié entre son fils et la nounou. Le regard constamment triste de Teresa. La colère sourde du père épuisé par les galères continuelles au boulot comme dans la famille. L es yeux moqueurs et parfois inquiets pour l'avenir de ce garçon qui en une année aura grandi plus vite que les autres.

Ilo Ilo (爸妈不在家, Singapour, 2013) Un film d'Anthony Chen avec Yeo Yann Yann, Chen Tianwen, Angeli Bayani, Jo Kukathas.

dimanche 26 mai 2013

Hirokazu Kore-eda, Jia Zhangke, Anthony Chen et Moon Byoung-gon primés à Cannes 2013


Voilà, le 66ème Festival de Cannes est terminé, le palmarès a été annoncé par Steven Spielberg. Parmi tous les films primés, je me réjouis que Hirokazu Kore-eda, cinéaste que j’apprécie particulièrement, reçoivent un beau prix du Jury pour Tel père tel fils. Aucune date n’est prévue pour l’instant pour une sortie en France de son film mais la société Le Pacte le distribuera. Jia Zhangke (que j’aime moins) a été célébré pour le scénario de son film A touch of sin (sortie prévue en janvier 2014). Un cinéaste peu connu venu de Singapour, Anthony Chen a reçu la Caméro d’or pour son premier film Ilo Ilo et le cinéaste coréen Moon Byoung-gon a été récompensé pour son court-métrage Safe (pas de sortie prévue pour ces deux films).



Le Palmarès de Cannes 2013
Palme d'or : La Vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche
Grand Prix du jury : Inside Llewyn Davis de Ethan et Joel Coen
Prix de la mise en scène : Amat Escalante pour Heli
Prix du jury : Tel père tel fils d’Hirokazu Kore-Eda
Prix du scénario : A touch of sin de Jia Zhangke
Prix d'interprétation masculine : Bruce Dern pour Nebraska d'Alexander Payne
Prix d'interprétation féminine : Bérénice Béjo pour Le Passé d'Asghar Farhadi
La caméra d'or : Ilo Ilo d'Anthony Chen
Palme d'or du court-métrage : Safe de Moon Byoung-Gon

vendredi 24 mai 2013

Only God forgives


C’est avec un générique en thaï que l’on pénètre dans Only God forgives. Immersion directe dans une salle de boxe thaïe où Julian (Ryan Gosling), Américain exilé à Bangkok, encourage le combattant qui s’apprête à monter sur le ring. Derrière lui, son frère aîné Billy (Tom Burke) fait passer de l’argent, sans doute pour faire un pari. Le frangin ne va pas rester très longtemps dans le récit. Il exige une prostituée mineure dans un bordel. Il veut coucher avec une fille de 14 ans et non pas avec une adulte et encore moins avec une ladyboy qui sont dans la vitrine. Le patron a proposé sa fille et Billy l’a violée puis sauvagement tuée. Le cinéaste ne montre pas ces scènes, préférant l’ellipse, on n’en voit que le résultat. De la même manière, on ne voit pas le père fracasser la tête de Billy. Seul son corps démembré et les grandes taches de sang sont montrés.

La violence, toujours au cœur du cinéma de Nicolas Winding Refn, arrive avec deux personnages. Un flic thaïlandais (Vithaya Pansringarm), habillé en civil et toujours suivis de policiers en uniforme, enquête sur ce double meurtre. Avec une machette qu’il tire de son dos (où est-elle vraiment rangée ?), il tranche le bras du père qui a tué Billy. Comme indiqué plus haut, la violence et les coups sont hors champ (sauf dans trois scènes, celle vue dans la bande annonce où Julian casse un verre sur la tête d’un homme puis le traine par terre, la scène du karaoké et le court combat final entre le flic et Julian). L’imagination du spectateur fonctionne comme dans un film d’horreur, il doit croire aux coups, à la brutalité et cela est avant tout une question d’ambiance. Cela fait la grande différence entre les films de Refn et ceux de Park Chan-wook, par exemple.

Cette ambiance se manifeste grâce aux longues scènes de couloir sur une musique de Cliff Martinez, assez proche de celles que l’on peut entendre dans Shining ou 2001, l’odyssée de l’espace (les morceaux de Ligeti). Cette fois, les références au cinéma de Kubrick sont mieux intégrées. Ces couloirs, magnifiquement cadrés, créent un sentiment d’étouffement et un malaise d’autant plus prononcés que la lumière rouge est abondante (lampions, vêtements, tapisseries, moquettes) et évoquent, immanquablement, le sang qui va couler. Les plans en légère contre-plongée accentuent encore plus le sentiment d’angoisse. Les personnages se déplacent très lentement, parlent peu, ont le regard vide. On dirait tout simplement des zombies. Les rues sont vides ce qui, quand on sait que Bangkok est très peuplée, rappelle la solitude des personnages, comme le faisait Wong Kar-wai dans certains de ses films.

Film de vengeance, certes, mais contre qui ? Quand la mère de Julian arrive (incarnée par une Kristin Scott Thomas déguisée en vieille bimbo, cheveux blonds et tenue d’adolescente), elle cherche à venger la mort de son fils. Mais tout le récit laisse à penser que Julian veut se débarrasser de cette mère particulièrement vulgaire qui traite tout le monde comme de la merde, qui insulte chaque personne qu’elle rencontre et méprise Julian. Dans une scène à la fois superbe et tragique, elle ne cesse de dire du mal de Maï (Ratha Phongam), la petite amie de Julian, en sa présence et l’appelle May. Elle compare la taille de la bite de ses fils, laissant entendre une relation incestueuse entre elle et Billy. Là aussi la complexité sexuelle est abordée. On a compris que Billy est pédophile et sans doute incestueux. Cette mère immorale et ordurière décide alors d’affronter directement le flic (car Julian n’a pas de couilles) dans un karaoké où les filles portent des robes du 18ème siècle donnant la plus belle scène du film.

Quant à Julian, il est clairement masochiste comme le montre la scène de fantasme où Maï l’attache, comme le montre sa volonté de se voir couper les mains, comme le montre son visage tuméfié par les coups du flic. Ryan Gosling est encore plus mutique que dans Drive et encore plus désespéré que Mads Mikkelsen dans Valhalla rising, et c’est plutôt à ce dernier film, le meilleur de Refn, qu’il faut comparer Only God forgives qui décevra forcément ceux qui s’attendent à une nouvelle version de Drive. Cela dit, je crois que la presse dans sa grande majorité a déjà bien montré sa déception. Le film n’est pas dénué d’écueils (une gamine pour faire un peu de bons sentiments), accuse une ou deux longueurs, mais sa richesse formelle (personne ne filme en rouge comme le cinéaste) et son vrai sujet (la misère sexuelle) sont exceptionnels.

Only God forgives (Danemark – France, 2012) Un film de Nicolas Winding Refn avec Ryan Gosling, Kristin Scott Thomas, Vithaya Pansringarm, Tom Burke, Ratha Phongam.

vendredi 19 octobre 2012

In another country


In another country est le troisième film d’Hong Sang-soo en un an qui sort sur les écrans en France (après donc Oki’s movie et The Day he arrives – Matins calmes à Séoul) avec une forme (trois petites histoires) et une thématique (le cinéma et les gens qui y travaillent) et une méthode (improvisation et budget minuscule) communs. Finalement, le cinéaste coréen fait donc une trilogie de trilogie avec cette fois un attrait supplémentaire pour les spectateurs français puisqu’Isabelle Huppert y tient le rôle pivot. Elle y incarne, forcément, une française en séjour en Corée, en l’occurrence elle réside dans une chambre d’hôte à Mohang, une petite ville au bord de mer. Chaque récit est lancé par une jeune femme, présentée comme apprentie scénariste, et qui écrit ses histoires à la main sur un petit carnet. En voix off, elle présente le personnage que va jouer Anne et raconte l’épilogue. La jeune femme (Jeong Yu-mi) jouera chaque fois la gardienne de la résidence.

Anne est d’abord une réalisatrice invitée par Jong-soo (Kwon Hae-hyo), un de ses collègues coréen. L’épouse de ce dernier est enceinte jusqu’aux dents et très jalouse de la complicité qu’Anne entretient avec lui. Il se rappelle un baiser échangé à Berlin mais elle ne s’en souvient pas. Il aimerait recommencer. Dans la deuxième histoire, Anne est venue accompagner son époux, patron en voyage d’affaires, et s’est éclipsée en secret à Mohang pour retrouver son amant Moon-soo (Moon Seong-geun), un cinéaste qui prend ses distances avec elle de peur d’être reconnu et compromis dans cet adultère. Dans le dernier récit, Anne est une trompée par son mari avec une Coréenne. Elle est accompagnée de Park Sook (Yoon Yeo-jeong), une de ses amies. Avec des discussions badines, le film ausculte légèrement l’adultère avec trois situations qui se répondent les unes aux autres. Anne est respectivement indifférente, amoureuse et déprimée. Les repas largement arrosés au soju, l’alcool coréen, permettent de libérer la parole et l’épouse de Jong-soo ne se prive pas pour dire ce qu’elle pense de la proximité de son mari avec Anne. L’alcool offre la possibilité de se lâcher avec le danger que les rapports entre les personnages explosent en mille morceaux. Ce qui change, ce sont les tons. D’abord ouvertement comique, puis dramatique pour finir sur la dépression.

Le film propose des variations sur des mêmes scènes. Anne qui porte dans chaque partie une robe de couleur différente (mauve, rouge puis verte) part faire une promenade pour découvrir le coin. La gardienne lui propose un parapluie puis partent ensemble. Une route qui bifurque. Quelle direction mène au phare qu’elle a envie de voir et qu’elle ne trouvera jamais. Et puis, il y a ce maître nageur (Yoo Joon-sang), bel athlète qui nage en short noir dans la mer. Il sort de l’eau, met son t-shirt orange. Elle lui demande si l’eau est pas trop froide (effectivement, Mohang est envahi par le brouillard et la pluie), il répond que l’eau est chaude. Elle tente de lui demander où se trouve le phare. La scène se répète trois fois avec des angles de prise de vue. Ce jeune maître nageur est l’expression du désir pour Anne. Elle a envie de lui plutôt que des cinéastes avec qui elle sort. L’intello a besoin de ce corps primitif et musclé, tout à fait incongru dans sa vie.

L’incompréhension entre eux deux ne cesse jamais. Elle lui parle en anglais mais ne comprend pas beaucoup. Il baragouine et cela crée un comique de situation. Il loge dans une tente à côté des sanitaires au bord de la plage. Là aussi son logement est incongru d’autant qu’il veut lui offrir. « I can give it to you », lui dira-t-il, elle écarquille les yeux, étonnée. Il est un personnage étrange qui vient poser de drôles de questions lors d’un repas. Son antithèse est le moine que Park Sook lui fait rencontrer dans la dernière partie. Anne lui posera des questions qui la laisseront encore plus dans l’expectative et la plongera dans la dépression finale et alcoolisée. Mais tout cela n’était qu’un scénario d’apprentie cinéaste, un essai charmant sur le marivaudage où Isabelle Huppert semble s’amuser de ne pas tout comprendre de ce pays bien étrange.

In another country (다른 나라에서, Corée – France, 2012) Un film de Hong Sang-soo avec Isabelle Huppert, Yoo Joon-sang, Jeong Yu-mi, Yoon Yeo-jeong, Moon Seong-geun, Kwon Hae-hyo, Moon So-ri, Kim Yong-ok.

vendredi 12 octobre 2012

Like someone in love


Après l’Italie avec le bavard et vain Copie conforme, Abbas Kiarostami poursuit son exil au Japon où le cinéaste iranien place son habituel dispositif à Tokyo pour Like someone in love. Un bar, de nombreux clients, des filles jeunes qui discutent au téléphone, passent de table en table, rient, fument. Et une voix off qui parle au dessus de toute cette cohue. Une engueulade a lieu et même si on n’entend que la voix féminine, on comprend qu’elle cache à son petit ami où elle est pour ne pas le voir débarquer. Elle prétend être dans un café alors qu’elle est dans un autre. Pour prouver qu’elle est bien là et pas ailleurs, il lui demande d’aller compter les carreaux dans les toilettes. Ce garçon est un entêté. Elle décide d’interrompre cette conversation et de couper son téléphone.

Que faire maintenant ? Où Abbas Kiarostami va-t-il emmener son personnage féminin prénommé Akiko (Rin Takanshi) ? Une chose est sûre, elle va prendre le taxi qu’a appelé pour elle Hiroshi (Denden), l’homme qui l’accompagne sans que l’on sache vraiment pourquoi. Like someone in love joue sur l’ambigüité des rapports entre eux deux. Est-il son vieil amant ? Trompe-t-elle son petit ami avec lui ? Kiarostami poursuit son léger suspense avec la destination. Hirsohi veut qu’elle se rende à tel endroit (décidément, une habitude chez les hommes qu’Akiko fréquente) alors que sa grand-mère attend à la gare. Pendant le trajet, elle écoutera tous ses messages in extenso (le spectateur les entend bien qu’elle porte un casque). Ils sont presque tous de sa grand-mère qu’elle regardera de loin, assise dans le taxi tandis que la vieille dame espère voir sa petite fille et discuter avec elle.

Quelques discrètes larmes sur la joue. Puis, la jeune femme s’endort. Le chauffeur de taxi cherche la destination. Takashi Watanabe (Tadashi Okuno), un vieux monsieur l’accueille. Devant la nouvelle attitude d’Akiko, il n’y a plus de doutes, elle est une call girl et Takashi un vieux pervers qui aime les jeune filles. Fatiguée, elle se déshabillera  sans prendre le temps de boire du champagne. Puis le lendemain matin, le vieux monsieur amène la jeune femme à la fac où elle doit passer un examen. Là, le petit ami, Noriaki (Ryo Kase) entre en scène en rejouant la scène du scandale. Puis vient causer avec Watanabe qu’il prend, logiquement, pour le grand-père de sa petite amie. Le fiancé annonce qu’il veut se marier avec Akiko. Cette dernière n’a jamais dit qu’elle est une call girl. Le grand père de convention est de fiction essaie de le convaincre qu’il ne sert à rien de se marier.

A part Noriaki, un gentil garagiste qui va remplacer une courroie à la Volvo qui sert de cadre au trio de personnages dans la seconde moitié, tout le monde s’invente une vie, se met en scène aux yeux des autres. Akiko et Takashi jouent aux rapports familiaux, faisant semblant à la fois devant le jeune homme mais aussi devant la voisine qui elle imagine qu’elle aurait pu se marier avec Monsieur Watanabe. Hors champ, on entend ses reproches par rapport à la voiture garée à tel endroit et qui la gâcherait la vue. Le vieil homme est lui-même un écrivain connu, un inventeur d’histoires. Le titre du film est celui d’une chanson qu’interprète Ella Fitzgerald et appuie sur l’idée d’apparence. Tout comme le ton, à la Woody Allen, de Like someone in love évoque par moment, notamment dans les moments de comédie essentiellement dus aux quiproquos et aux dialogues de sourds face à ces inventions de personnages, donnent au film une légèreté qui avait disparu du cinéma d’Abbas Kiarostami depuis Au travers des oliviers. Mais la légèreté disparaitra dans la scène finale où la réalité reprend le dessus sur le jeu de la relation entre Watanabe et Akiko. Et avec une grande ironie, Kiarostami donne à son film une fin ouverte, les règlements de compte seront hors champ, comme si le spectateur allait devoir inventer la conclusion.

Like someone in love (ライク・サムワン・イン・ラ, Japon – France, 2012) Un film d’Abbas Kiarostami avec Rin Takanashi, Tadashi Okuno, Ryo Kase, Denden, Kouichi Ohori, Mihoko Suzuki, Hiroyuki Kishi.

mercredi 26 septembre 2012

Sauna on Moon


Sélectionné au Festival de Cannes lors de la Semaine de la critique 2011, Sauna on Moon a sans doute souffert de la comparaison avec L’Appolonide de Bertrand Bonello, ce qui lui vaut cette sortie si tardive, 18 mois après sa présentation. Le film plonge le spectateur dans un bordel dans une de ses nouvelles villes chinoises (ici on est au sud, près de Macao) où le libéralisme à tout crin crée des tensions sociales. Wu (Wu Yuchi), patron grassouillet d’un sauna qui a du mal à faire des bénéfices, décide un jour de légèrement modifier ses activités. Son sauna continuera d’amener ses clients sur la lune, mais moins avec la vapeur qu’avec ses hôtesses, sobrement appelées des escort.

Il a une dizaine de filles dans son établissement. La clientèle est plutôt calme, des pères de famille tranquilles, de vieux messieurs sans histoire, qui viennent ici pour passer un bon moment avec des jeunes femmes. On leur donne des leçons de sexualité, on leur dit qu’il faut tout faire pour que l’homme prenne du plaisir, y compris simuler l’orgasme (on essaie sous les rires des collègues). On fait des défilés de mode plutôt dénudés. On accueille un octogénaire qui vient sans doute finir sa vie dans les bras d’une femme. Wu va acheter des gadgets, les filles essayent sur lui un bâillon SM sous les rires. On y fête les anniversaires dans la joie. Wu est pote avec les policiers qui le laissent faire son commerce. Mieux, il leur fait faire du sport sur la plage qui borde la maison close. Ce bordel respire la bonne humeur.

En tout cas parfois. L’une des filles veut rentrer chez elle. Elle se fait taper par son mac (car Wu n’est pas proxénète, il ne fait que louer ses chambres) qui veut qu’elle turbine. Lei (Lei Ting), le collègue de Wu, au physique totalement opposé (Lei est grand, beau gosse, charmeur), est un peu l’homme à tout faire. Papa d’un bambin espiègle qu’il a avec Li (Yang Xiaomin), qui « dirige » les filles. Ainsi quand Monsieur Lin (Zhou Yede), un homme d’affaires d’un certain âge, cherche une vierge. Il lui faut absolument une pucelle. Le plus dur est d’en trouver une. Lei part dans l’arrière pays et tombe sur une jeune ouvrière d’usine, ce qui permet au film de montrer les dures conditions de travail dans les usines géantes où le contremaître lui aboie dessus. Xiao Hou (Xia Houqiyu) ne sait pas ce qui l’attend.

D’une certaine manière, Sauna on Moon commence avec cette recherche de vierge au bout de vingt minutes. Plus précisément, c’est un récit structuré qui s’engage quand Lei démarre sa quête. Jusqu’à lors le film se présentait comme un tableau impressionniste où les personnages apparaissaient par petites touches, passant de l’un à l’autre. Le cinéaste montre la plupart du temps des moments de creux, l’avant ou l’après de l’acte sexuel, en excluant toujours les scènes de cul. Caméra portée à l’épaule, le film jouait jusque là la table du documentaire, c’est Hou qui amène le champ de la fiction. Lei ne sait pas où elle est passée après être allée chez M. Lin. Ce dernier va tout faire pour le faire arrêter par la police. C’est somme toute un scénario convenu. Finalement, on ressort du film avec l’impression d’une certaine mollesse pas désagréable mais pas non plus indispensable.

Sauna on Moon (嫦娥, Chine, 2011) Un film de Zou Peng avec Wu Yuchi, Lei Ting, Yang Xiaomin, Zhan Yi, Meng Yan, Pan Chunhui, Xia Houqiyu, Jia Jianyong, Yang Junjie, Zhu Yede, Xiao An.

vendredi 31 août 2012

Thirst


Il est 15h31 quand Sang-hyun (Song Kang-ha) est déclaré mort. Il succombe aux expérimentations du virus Emmanuel qu’on lui a volontairement inoculé. Sang-hyun recouvre la vie immédiatement et devient le Saint aux bandages auprès de quelques dizaines de fidèles venus quémander un miracle. Sang-hyun est prêtre le jour et vampire la nuit. Il ne sait pas encore qu’il est un suceur de sang mais il s’aperçoit vite que les pustules immondes qu’il cache sous les pansements disparaissent de son corps (et en particulier de son visage) dès qu’il boit du sang humain. Thirst débute sur un postulat scientifique pour immédiatement déboucher sur le film de vampires, la science est ici pour légitimer un état, une condition surnaturelle. Pour la décrire comme plausible et donc acceptable, même si cela n’était pas franchement nécessaire.

Le vampire du film de Park Chan-wook est occidental. S’il n’a pas de dents acérées (ce qui évite ces stupides mâchoires), il ne supporte pas le jour, vole dans les airs et a ses sens hyper développés (Sang-hyun peut même voir les acariens sur sa peau et entendre les ados rire à l’école, trop fort). Le film est également chrétien puisque Sang-hyun est prêtre, célibataire et perclus d’angoisse à l’idée de devoir tuer un homme pour se nourrir. Il raconte son sort à un de ses pairs prêtres (aveugle) qui accepte de lui donner un peu de son sang pour le rassasier. En revanche, ce vampire ne semble guère craindre les crucifix, paradoxe qui ne sera pas exploité par le film. Le ressentiment de Sang-hyun est celui de se vautrer dans le péché et il va encore plus y aller quand il va rencontrer Tae-ju (Kim Ok-bin).

C’est la belle mère de Tae-ju, Madame Ra (Kim Hae-sook) qui débarque un jour dans le bureau de Sang-hyun. Elle se colle à la fenêtre comme une folle pour réclamer de l’aide pour son fils Kang-woo (Shin Ha-kyun). On comprend très vite que Tae-ju, plus que l’épouse de Kang-woo, est la servante de la famille. Le fiston est un peu débile, pas franchement une lumière. Mais il est l’ancien camarade de classe de Sang-hyun et à ce titre va être invité à venir jour au mahjong chez les Ra avec d’autres personnes aussi ennuyeuses. Un policier acariâtre et stupide et un employé qui a épousé une Philippine puisque personne ne voulait de lui. Pour le prêtre et la bru, ces parties de mahjong vont devenir synonymes de parties de jambes en l’air. D’abord dans le magasin alors que tout le monde joue à l’étage, ensuite à l’hôpital où ils sont bénévoles, finalement dans la piaule du prêtre. Un dialogue en double langage lors d’une partie de mahjong entre tous les invités celle les liens amoureux et adultérins de Sang-hyun et Tae-ju.

La première partie de Thirst jouait sur les ambigüités, les doubles sens du langage, sur la romance naissante et interdite avec des interrogations sur la culpabilité. La deuxième heure navigue sur des eaux plus convenues à la fois de l’horreur (Tae-ju contrairement à son amant décide de tuer pour se nourrir) et de l’amour (certaines scènes de sexe sont tout simplement ennuyeuses parce que trop longues, banales avec une caméra qui filme le couple en plongée en train de baiser). Park Chan-wook montre tout et montre souvent trop, ce qui est aussi un problème. Il montre des dizaines de fois les cicatrices des vampires qui se closent par magie, il filme des scènes explicatives sur la vie des vampires avec des allusions aux maladies du sang, dont les porteurs seraient comme dans une caste à part, une sorte de secte dont il ne faudrait pas sortir si ce n’est pour être un héros (Sang-hyun accueilli chaque fois en sauveur par les ridicules campeurs) ou comme un assassin (Tae-ju qui fait venir son « repas » chez elle pour les croquer).

Que faire d’un mari encombrant et débile ? S’en débarrasser répond Tae-ju avec un sourire pervers, comme elle dit elle-même. Après une scène de bateau pseudo poétique (ah le reflet de la lune éclairant Sang-hyun dans l’eau), l’humour entre un peu dans Thirst avec un Kang-woo noyé qui revient emmerder le couple en s’immisçant entre eux pendant l’amour. Avec son sourire niais, Kang-woo campe un parfait imbécile dont on est ravi qu’ils s’en soient débarrassés. La vieille mère devient amorphe et ne s’exprimera qu’en clignant des yeux donnant un effet comique à l’ultime partie de mahjong. Après cet humour un peu salvateur bien qu'il se fasse contre ces personnages, le film sera dans sa fin plombé dans l’illustration avec un hommage poussif à Kubrick (l’appartement peint en blanc) et la séquence finale, variation poétique appuyée avec l’objet du début de leur relation amoureuse qui termine le film. Comme souvent dans ces films longs (ici 2h13), à velléités formalistes, le résultat est bancal et satisfera les amateurs du genre.

Thirst (박쥐) Un film de Park Chan-wook avec Song Kang-ho, Kim Ok-bin, Shin Ha-kyun, Oh Dal-su, Kim Hae-sook, Mercedes Cabral, Park In-hwan, Song Young-chang, Eriq Ebouaney.

mardi 26 juin 2012

The Day he arrives - Matins calmes à Séoul



Tout comme Oki’s movie, sorti six mois plus tôt, The Day he arrives – Matins calmes à Séoul (titre franchement lourdingue, pourquoi de l’anglais ?), comme ce film précédent, Hong Sang-soo a tourné celui-là à toute vitesse, avec peu de moyens et un nombre limité de décors et d’interprètes. Cette fois, l’image est en noir et blanc et le récit suit les quelques jours que passe Yoo Seongjun (Yoo Joon-sang) à Séoul après deux ans d’absence. Il vit désormais en province et vient donner des cours à l’Université. Yoo est cinéaste, il a tourné quatre films et n’arrive plus à en tourner. La raison ne sera pas donnée : est-ce l’absence d’inspiration ou tout simplement son installation en province ? Chaque personne qu’il rencontrera pendant les 80 minutes du film lui demandera s’il compte tourner à nouveau. Sans doute lui-même ne le sait-il pas.

En attendant au coin de la rue son vieil ami Yeong-ho (Kim sang-soo), le cinéaste Yoo va rencontrer une ancienne élève devenue depuis professeur de cinéma. Ils se verront par hasard trois fois dans le même coin. Puis, Yoo croise dans un bar trois jeunes. Ce sont des étudiants qui l’invitent à leur table. Ils boivent, ils parlent, ils discutent de leur envie de faire du cinéma. Ils sortent souls du bar. Ils s’achètent des cigarettes et il les engueule parce qu’ils l’imitent trop. Plus tard, il ira sonner chez Kyeong-jin (Kim Bo-kyeong) son ex – sans doute une de ses anciennes élèves – avec laquelle il va coucher. Ils ne s’étaient pas revus depuis son départ et la discussion qui termine leur rencontre. Envoyer des sms, se rappeler, se revoir et plus – au cas où – tout cela est interdit à Kyeong-jin. On en vient presque à se demander si Yoo n’est pas parti de Séoul à cause d’elle, à cause des femmes en général, pourquoi pas ?

Le soir, Yoo retrouve donc son ami Yeong-ho qui est accompagné par Boram (Song Seon-mi), professeur de cinéma. Décidemment, on ne sortira pas du milieu. Ils vont tous les trois manger coréen puis, détour par le bar « Roman » où Yoo se fait tout timide devant la patronne Ye-jin (Kim Bo-kyeong, la même actrice qui incarne Kyeong-jin). Pour bien marquer le trouble du professeur-cinéaste, Hong Sang-soo pratique, à l’excès, le zoom. Il recadre très rapidement ses personnages, se rapproche d’eux, et surtout de Yoo quand il s’agit de filmer son trouble de se trouver sans doute amoureux. Et c’est sans doute ce regard de garçon timide qui offre les meilleurs moments de The Day he arrives - Matins calmes à Séoul. Chaque soir, Yoo et ses amis retournent au bar « Roman » et chaque soir les mêmes gestes sont faits : il sort fumer une cigarette (un soir il fait doux, le lendemain il neige) et il l’accompagne acheter des raviolis dans le magasin d’à côté.

Le film est le film d’un amour renouvelé, d’un homme qui envisage peut-être une nouvelle vie à Séoul après tant de temps passé hors de son milieu. En voix off, Yoo commente lui-même ce qu’il fait et son commentaire est à la fois sarcastique et vain. Yoo est cependant remis sur terre par un troisième ami, Joong-won (Kim Ee-seong) qui fût acteur dans son premier film. L’alcool aidant, on comprend toute la rancœur que Joong-won a gardée pour n’avoir pas pu concrétiser ses propres rêves de cinéma. Il lui balance quelques reproches, évoque son égoïsme. Le film tente de dresser le portrait en creux d’un grand égocentrique, comme en témoignent les rencontres avec les anciens collègues de Yoo qui refusent tous de lui parler autrement qu’en phrases sonnant vide. Le regard de Yoo exprime alors toute la détresse d’un homme qui ne parvient plus à avancer dans la vie.

The Day he arrives - Matins calmes à Séoul (북촌 방향, Corée, 2011) Un film de Hong Sang-soo avec Yoo Joon-sang, Kim Sang-joong, Song Seon-mi, Kim Bo-kyeong, Kim Ee-seong.

mercredi 30 mai 2012

The King of pigs



Au Festival de Cannes 2012, tandis que la compétition officielle se contentait de resservir la soupe coréenne habituelle (les deux derniers films d’Im Sang-soo et Hong Sang-soo auxquels personne ne semble s’être intéressé), la Quinzaine des réalisateurs proposait un premier long métrage d’animation parmi sa rare sélection de films asiatiques. The King of pigs n’est pas du tout un film pour les enfants bien que ce soit son sujet principal. Et il y a fort à parier que le récit soit en partie autobiographique tant l’urgence narrative est palpable.

Jeune écrivain, Jong-suk (Yang Ik-june) vient de se faire engueuler par son éditeur après lui avoir fait lire le début de son nouveau roman. C’est justement ce premier chapitre qui ouvre le film. On voit un homme prendre sa douche, s’avancer nu et découvrir dans le reflet son visage transformé en monstre. Cette séquence initiale donne le ton âpre et sombre de tout le film. De retour chez lui, prostré dans l’obscurité, il s’engueule violement avec sa petite amie et quitte furieux l’appartement. Il reçoit alors un coup de téléphone. Kyung-min (Oh Jeong-se) l’appelle après quinze ans sans s’être vus. Il veut lui parler et ils décident de se retrouver.

Un long flashback démarre qui va plonger les deux hommes dans leur adolescence quand ils étaient collégiens. Etonnement, ce sont des actrices (Kim Hye-na et Park Hee-bon) qui donnent leurs voix aux personnages enfants. Jong-suk et Kyung-min ne sont pas très populaires. Le premier est pauvre, ne mange jamais de viande à son repas de midi. Le deuxième, binoclard – ce qui lui vaut des moqueries – est au contraire riche mais son père tient un karaoké (comprendre une maison close). Ils sont les souffre-douleurs du délégué de classe ventripotent qui entend faire régner sa discipline de faire à tous, à se faire respecter et à perpétuer la hiérarchie instituée par les plus grands du lycée.

Les deux ados reçoivent quelques coups et souvent des insultes quand ils ne se font pas palper l’entrejambe par le délégué pour se moquer d’eux. Tout change quand Chul Kim (Kim Kkobbi), qui refuse de se laisser faire, se met à tabasser le délégué qui a découpé l’arrière du pantalon de Jong-suk. Ce dernier, pauvre comme je l’ai expliqué, n’a pas d’argent pour un pantalon et porte donc les vieux pantalons de sa grande sœur. Ce sera un sujet de moquerie. Chul fracasse la tête de plusieurs élèves avec la boucle de sa ceinture et se fera expulsé pour cela. A son retour, les représailles ne cessent pas et c’est l’escalade des coups des deux côtés. Chul Kim ne se laisse pas conter son attitude. C’est une guerre sourde, sans les adultes, qui se prépare au lycée. C'est lui le "roi des cochons" du titre.

Chul Kim devient le meilleur ami des deux laissés pour compte. Ce qui augmente encore les moqueries. L’arrivée d’un nouveau en classe, Park Chan-young (Jo Yeong-bin), qui porte lui aussi des lunettes, offre un nouvel espoir aux deux ados. Peine perdue, le délégué a tôt fait de la mettre sur le droit chemin après l’avoir aspergé de pisse dans les toilettes. Chul Kim espère défaire l’engeance qui veut lui nuire. Il entraine les deux garçons dans une maison désaffectée et tue un chat à coups de couteaux, dans une séquence à la fois forte en émotion et terrible de brutalité rentrée. Les trois garçons vivent cette épreuve comme une catharsis tout en sachant qu’ils ne peuvent pas grand-chose contre l’autorité du délégué.

Le film, grâce à l’animation, permet de découvrir ce passé hyper violent caractérisé ce chat crevé revient comme un fantôme dans l’imaginaire de Jong-suk. Parfois c’est le visage de Chul Kim qui se transforme quand il pense à se venger des autres élèves. L’animation dans The King of pigs est très basique, archaïques, saccadée accentuant le sentiment de malaise des trois personnages. De nombreuses scènes sans musique sont très émouvantes, touchent au cœur par leur simplicité. Le désespoir des ados est parfaitement ressenti. La violence et les humiliations quotidiennes décrivent une Corée qui fabrique des monstres. Le film ménage également un suspense sur le destin de Chul et un finale de grande tenue.


The King of pigs (돼지의 , Corée, 2011) Un film de Yeun Sang-ho avec les voix de Yang Ik-june, Oh Jeong-se, Kim Hye-na, Park Hee-bon, Kim Kkobbi, Jo Yeong-bin.

mercredi 1 février 2012

Tatsumi


Yoshihiro Tatsumi a 75 ans au moment de la réalisation de Tatsumi qui est sa biographie en animation tournée par Eric Khoo. Le cinéaste de Singapour est amateur de projet incongru. Après Be with me, qui parlait de son pays, il avait tourné My Magic qui avait déconcerté beaucoup de monde (enfin, le film a été tellement peu montré que finalement, il a déconcerté uniquement ceux qui s’attendaient à voir une suite de son précédent film). Le film commence avec en voix off le dessinateur (ou l’illustrateur selon ses propres mots), qui vient d’ailleurs de recevoir un Prix au Festival d’Angoulème, qui narre les moments cruciaux de sa vie. Mais Tatsumi rend d’abord un hommage à Osamu Tezuka qu’il a rencontré à 15 ans.

Enfant, Yoshihiro Tatsumi était fan du dessinateur et c’est en espérant être son égal qu’il commence à créer des mangas. Il en envoie à des éditeurs dès ses dix ans rendant jaloux son grand frère qui, malade, ne peut dessiner. La confrontation sera violente puisqu’un jour son frère, dans un excès de colère, déchire tout ses bandes. Tatsumi est publié pour la première fois à l’âge de 15 ans. Comme cadeau, en plus d’être payé, il aura la joie de rencontrer Tezuka. « Le plus jour de ma vie », s’exclame-t-il. Petit à petit, ses travaux sont achetés régulièrement. Puis, il s’installe avec deux autres mangakas dans un appartement d’Osaka, sa ville d’origine. Puis, il tombe amoureux.

Ces parties biographiques (ou données comme telles) en couleur sont souvent très émouvantes. Son esthétique créée avec Phil Mitchell est simple, somme toute peu animée (les dessins sont saccadés). L’animation est plutôt enfantine sur une jolie musique mélancolique de Christopher Khoo. L’illustrateur ne se vante jamais, au contraire, il est parfois critique avec lui-même, expliquant parfois sa naïveté devant ses mangas pour enfants, ou encore expliquant ses moments de creux dans sa carrière. Il narre aussi l’avènement du gekiga, le manga pour adultes dont les histoires seraient plus sombres et matures.

Ces gekigas fournissent l’autre partie du film. Entre quelques moments de biographie, on plonge dans des histoires écrites par Tatsumi dans les années 1970 et qui, selon ses propres mots, décrivaient son grand malaise. Animées en noir et blanc, ces cinq histoires de fiction montrent des personnages solitaires et dépressifs. Hell évoque un photographe qui travaille sur un reportage à Hiroshima juste après le lancement de la bombe. Beloved monkey montre un ouvrier qui vit seul avec un singe et qui perd un bras dans un accident de travail. Just a man est le récit d’un homme bientôt à la retraite qui désespère de devoir passer le reste de sa vie avec une femme qu’il hait. Occupied décrit l’ennui d’un mangaka à qui l’inspiration fait défaut et qui va la retrouver en observant les graffitis obscènes dans les toilettes. Good-bye exprime la déprime d’un vieux père face à sa fille « pute à soldats américains » qui se fait rejeter par tout le monde.

Ces cinq histoires, bien que plus dures, plus rudes, plus sèches, sont paradoxalement moins émouvantes que le récit biographique. Elles montrent cependant l’univers de Tatsumi. Mis en parallèle, on constate que la vie du dessinateur irrigue ses fictions. On sent qu’il a observé et qu’il a tiré de ce qu’il a pu voir de quoi écrire et dessiner (on le sent particulièrement dans Occupied). Il n’est sans soute pas le seul à parler du Japon contemporain, à faire des récits sérieux, mais sa manière est sans romanesque, sans fin à proprement parler laissant un fin ouverte. Tatsumi dessine sur le quotidien et sur les marginaux. C’est un auteur, à ce titre, contestataire et critique du Japon. Et Eric Khoo porte sur son œuvre un regard plein de tendresse. On comprend que son univers est très proche de celui de Yoshihiro Tatsumi.

Tatsumi (Singapour, 2011) Un film d’Eric Khoo avec les voix de Tetsuya Bessho, Motoko Gollent, Yoshihiro Tatsumi, Mike Wiluan.

jeudi 1 décembre 2011

Hara kiri, mort d’un samouraï


Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2011, Hara kiri, mort d’un samouraï sort aujourd’hui mais n’est projeté nulle part en 3D, alors que la projection cannoise l’était. C’est un remake d’un classique de Masaki Kobayashi ou une nouvelle version du roman de Yasuhiko Takiguchi. Je ne comparerai pas le film de Takashi Miike avec le roman ou le film, mais dans mon souvenir, le film n’est pas si éloigné que ça de cette mouture actuelle.

Le film nous place d’emblée dans le Japon de la première moitié du 17ème siècle. Un Japon de shogunats, de samouraïs et de rônins. On ne sortira jamais de ce milieu où les rituels, l’honneur et l’autorité sont les règles inamovibles. Un homme vient se présenter au château du clan Ii pour pratiquer le suicide rituel. Kageyu (Kôji Yakusho), le chef du clan veut dissuader Hanshiro (Ebizô Ichikawa), qui se présente comme un rônin – un samouraï sans maître – de pratiquer le hara kiri.

Il existe une nouvelle pratique depuis peu, le hara kiri pantomime. Le rônin vient chez un maître, annonce qu’il veut mourir dans le rituel mais le chef l’arrête dans son élan et décide de l’embaucher. Sauf que le chef du clan Ii, encouragé par son inflexible et intolérant bras droit Omodaka (Munetaka Aoki) pour qui l’honneur prime sur l’humanité, oblige le samouraï à mourir. Seulement voilà Motome Chiijiwa (Eita) ne venait que mendier un peu d’argent pour sa femme et son bébé malades et surtout, il n’a qu’un sabre en bois. Le film se fait documentaire sur le rituel du shepukku, montrant chaque détail vestimentaire, chaque posture, chaque parole à prononcer, chaque mouvement du sabre dans l’estomac. La musique se fait alors très discrète et, Miike ne montre que le visage d’Otome pétri de douleur.

Ce récit est fini, Kageyu pense avoir dissuadé Hanshiro qui embraye sur son propre récit (qui durera bien une heure). Il décide de raconter sa vie de rônin, sur la difficulté d’être pauvre quand on doit obéir à un shogun intransigeant. Là aussi, Miike décrit avec minutie une société basée sur l’inégalité, sur un pouvoir dictatorial. Hanshiro commence également à raconter la vie de son fils adoptif qui se trouve être Motome. Plus tard, le jeune homme épousera Miho (Hikari Mitsushima), la fille de Hanshiro. Le funeste destin du jeune homme est en train de s’accomplir.

Le récit de Hara kiri, mort d’un samouraï est lent. Miike prend son temps pour détailler la vie japonaise dans cette première moitié du 17ème siècle. Le cinéaste est plus connu pour ses fulgurances et la rapidité d’exécution de ses films (ce qui souvent veut dire qu’ils sont bâclés, un peu irregardables d’ailleurs). Mais ce serait oublier qu’Audition, par exemple, est aussi d’une grande lenteur narrative. La scène de découpage ne se déroule que dans le dernier quart d’heure après 100 minutes de drague. Mais on ne se rappelle que la fin. Le spectateur est tout de même en attente d’une grande scène de sabre. Elle arrivera dans le dernier quart d’heure. Là aussi, sans musique, avec les flocons de neige qui distancie encore plus les personnages, comme pour insister que les victimes tombent toujours dans les oubliettes de l’Histoire.

Hara kiri, mort d’un samouraï (一命, Japon, 2011) Un film de Takashi Miike avec Kôji Yakusho, Naoto Takenaka, Hikari Mitsushima, Eita, Kazuki Namioka, Ebizô Ichikawa, Hanshirô Tsugumo, Hirofumi Arai, Takashi Sasano, Ayumu Saitô, Munetaka Aoki, Goro Daimon, Baijaku Nakamura, Takehiro Hira, Yoshihisa Amano, Ippei Takahashi.

mardi 11 octobre 2011

Wu xia


D’abord filmer le calme d’une journée de l’été 1917. Une vie tranquille dans un petit village isolé. Liu Jinxi (Donnie Yen) travaille dans une papeterie ; il est marié et a deux jeunes enfants. On découvre cette vie simple et de labeur, les techniques pour fabriquer le papier, la vie paysanne, sur un mode quasi documentaire. Yu (Tang Wei), la timide épouse prépare les repas, s’occupe des enfants. Tout le monde semble épanoui. Ça ne va pas durer bien longtemps, nous somme dans un film qui s’appelle Wu xia (sabre et épée) dont la star est Donnie Yen, le roi du film d’action. Ensuite filmer le chaos.

Les fauteurs de troubles sont deux hommes qui viennent braquer un commerce du village. Ils commandent du vin, plusieurs verres du vin local. Ils font la fine bouche et demandent l’argent de la caisse. Jinxi est justement dans le magasin, tapi derrière le comptoir, il attend que quelque chose se passe. Les deux malfrats vont taper sur le commerçant et son serveur, ils les menacent pour avoir l’argent qui ne doit pas couler à flots. Jinxi intervient, un peu mollement, il s’agrippe à l’un des marauds et ne le lâche plus. Sa méthode marche tant et si bien qu’il parvient à les battre. L’un d’eux se cogne la tête contre un meuble, auparavant il aura, dans sa maladresse, coupé l’oreille de son comparse, ce dernier recevra un sale coup de poing sur cette oreille et se noiera dans la rivière.

L’enquête sera menée par le détective Xu Baiju (Takeshi Kaneshiro), homme lettré, vêtu de blanc, portant chapeau et lunettes cerclées. En cela, il s’oppose d’abord physiquement à Jinxi qui est tout en habits noirs et n’a qu’une éducation primaire. Les deux hommes contrastent également dans leur comportement, Baiju est constamment fébrile dans ses investigations. C’est d’ailleurs l’un des moments les plus divertissants du film. Le limier recompose tout le combat entre Jinxi et les deux malfrats, il refait par rapport au récit et à ce que l’on a vu auparavant, ce qui a réellement pu se dérouler. On revoir donc entièrement l’action, avec Baiju qui entre dans le champ, qui corrige la mise en scène initiale. Tout cela est à la fois très sophistiqué (et évoque l’idée hitchcokienne du point de vue) et jouissif.

En recréant ce qui a pu se passer, en analysant la scène du crime et donc en devenant metteur en scène, Baiju estime que Jinxi n’est pas le simple bon père de famille qu’il affirme être. Il est persuadé qu’il est Tang Long, le fils du chef des 72 Démons, c'est-à-dire un groupe d’hommes qui s’est mis hors la loi et dirigé par l’impitoyable Grand Maitre (Jimmy Wang Yu). Wu Xia est donc l’histoire d’un homme qui voulait refaire sa vie et qui rencontre un homme qui veut lui faire payer son passé criminel. Ça rappelle bien entendu A history of violence mais avec un supplément de karma, de destin et de fatalité. Ce qui pousse Baiju à révéler en Jinxi le monstre qu’il était n’est pas tant sa soif de justice aveugle qu’à exorciser ses propres démons, son propre passé et la mort qu’il doit combattre tous les jours.

A trop vouloir que la vérité soit annoncée, Baiju va transformer ce village paisible en enfer sur terre. Le père de Jinxi veut aussi que le destin s’accomplisse. Jimmy Wang Yu pour son grand retour s’offre un combat face à Donnie Yen, en hommage au mythe du sabreur manchot. Wu xia comporte peu de scène d’arts martiaux. Au centre du film, Donnie Yen, mains nues, affrontera Kara Hui armée de deux poignards. Les trois combats (le premier étant celui dans le magasin en début de film) sont mis en scène avec précision par Donnie Yen sur une musique rock dominée par des riffs de guitare électrique. Ils offrent un bon contrepoint à la psychologie appuyée de Peter Chan qui donne l’un des meilleurs films de Hong Kong de l’année et peut-être son meilleur film tout simplement.

Wu Xia (武術, Hong Kong – Chine, 2011) Un film de Peter Chan Ho-sun avec Donnie Yen, Takeshi Kaneshiro, Tang Wei, Zheng Wei, Li Jiamin, Jimmy Wang Yu, Ethan Ruan, Kara Hui, Chun Hyn, Jiang Wu, Li Xiao-ran, Wan To-shing.