Pour
ne pas faire mentir son titre, L’Ivresse
de l’argent s’ouvre sur un plan d’un énorme tas d’argent dans un
coffre-fort où un jeune homme au visage innocent et habillé avec un beau
costume trois pièces parfaitement ajusté met, dans une grosse valise, un grand
nombre de liasse de billets de banques. On ignore s’il s’agit d’un casse, à qui
appartient tout ce pognon et à qui il est destiné. Puis, une voix, celle de
Monsieur Yoon (Baek Yoon-sik) lui suggère de se mettre quelques billets dans la
poche car personne ne s’en apercevra. Joo Yeong-jak (Kim Kang-woo), le jeune
homme en question, hésite, prend une liasse, puis la repose, referme la valise
bourrée à craquer et quitte le coffre fort avec son patron. L’argent qui
corrompt et rend fou ses personnages est la thématique principale du film.
C’est aussi un sujet rebattu sur lequel Im Sang-soo n’apporte rien de bien
neuf.
Le
vrai sujet de L’Ivresse de l’argent
ce sont les rapports entre les patrons et les employés, sujet déjà abordé dans The Housemaid, son film précédent avec
comme source principale d’inspiration La
Servante de Kim Ki-young (on voit des extraits des deux films lors de
séances de home cinéma que la riche famille organise chez elle). La très belle
idée du film est de prendre le point de vue de Joo Yeong-jak, objet de toutes
les passions, fantasmes et jalousies des autres personnages. Le jeune homme à
tout faire est filmé de la tête aux pieds, c’est à la fois un corps neutre,
lisse et réduit au silence qui observe cette famille décadente dans la même
posture que le spectateur replaçant les pièces du puzzle scénaristique puis, au
fur et à mesure de sa compréhension et de son implication, un corps agissant et
sexuel.
Porte
valise de Monsieur Yoon, il va devenir petit à petit son homme de confiance au
grand dam du reste de la famille avec laquelle Yoon est en guerre. Il aimerait
en faire l’héritier de l’empire. Yoon s’est marié avec Madame Baek (Yoon
Yeo-jeong), héritière d’une empire industriel (on ne saura jamais de quelle
branche il s’agit, mais ça n’a aucune importance), femme autoritaire, sèche et
irascible. Quand l’épouse qui surveille son mari avec des caméras apprend qu’il
couche avec Eva (Maui Taylor), la bonne philippine, elle décide d’abuser
physiquement de Joo Yeong-jak dans une scène de sexe qui s’apparente quasiment
à un viol. Elle lui enlève la chemise dans le salon, lui proteste et résiste,
puis ils finissent dans la chambre. Se sentant pousser des ailes et surtout
désiré, Yeong-jak entreprend alors une liaison avec Na-mi (Kim Hyo-jin), la
fille de ses patrons ce qui n’est pas du goût de Cheol (On Joo-wan), le frère
de la famille censé devenir le futur patron.
Ce
frère est le canard boiteux de la famille. Allié avec Robert (Darcy Paquet, par
ailleurs spécialiste du cinéma coréen) un homme d’affaires américain douteux,
il finit régulièrement en prison pour affaires louches. Les deux hommes
entretiennent des rapports étranges de fraternité crypto-gay : ils
couchent avec des prostituées tout en se quittant pas des yeux pendant le coït.
Robert est l’éminence grise de Cheol. Ce dernier fera tout pour éliminer
Yeong-jak en révélant ses amours clandestines avec sa mère et sa sœur à
Monsieur Yoon. Dans une scène magnifique de grotesque et d’humour, les deux
hommes se battront à mains nues. Yeong-jak se croit le plus fort mais Cheol
assène, dans une position digne d’un combattant adepte du kung-fu de la grue,
quelques coups bien sentis au si beau visage de son adversaire. C’est le début
de la déchéance.
Un
autre personnage haut en couleur, moins présent à l’écran mais donc chaque
apparition apporte son lot d’énigme, est le patriarche de la famille, le
président No (Kwon Byeong-gil). C’est lui le fondateur de l’empire mais
désormais il se déplace en fauteuil roulant, constamment habillé en peignoir et
portant des lunettes noires. Il est toujours suivi de sa fidèle assistante
(Hwang Jeong-min-I), femme impressionnante en costumes masculin qui observe
avec un regard ironique toute cette agitation. Elle est le témoin distant et
amusé de tous les jeux d’alliance entre les personnages, de toute cette libido
déployée secrètement puis au grand jour et de la ruine de chacun d’eux.
Le
film regorge d’ironie et parfois d’éclat d’humour sec. Im Sang-soo porte un
regard distancié et glacial sur ses personnages. Il faut dire que le décor
principal de L’Ivresse de l’argent
autorise cette distanciation. Plus encore que dans The Housemaid, l’immense demeure au milieu d’un immense terrain (un
terrain de golf y est construit) reflète la classe sociale de ses propriétaires.
La maison constitue une sorte de labyrinthe dont on semble découvrir à chaque
séquence une nouvelle pièce. Chacune d’elle est décorée avec la grandiloquence
digne de cette famille qui veut montrer tout son bon goût : tableaux d’art
contemporain sur les murs, meubles design couleur métal, une cheminée dans
chaque pièce. Petit à petit, ce décor se transforme en prison pour les
personnages, domestiques comme patrons, ils étouffent, veulent s’en échapper
mais n’y arrivent pas. L’Ivresse de
l’argent est tout à la fois une sublime réussite de son auteur et
désespérément déprimant.
L’Ivresse
de l’argent (The Taste of money, 돈의 맛,
Corée, 2012) Un film d’Im Sang-soo avec Kim Kang-woo, Baek Yoon-sik, Yoon
Yeo-jeong, Kim Hyo-jin, Maui Taylor, On Joo-wan, Kwon Byeong-gil, Hwang
Jeong-min-I.
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