jeudi 16 février 2012

Sorties à Hong Kong (février 2012)

Mr. & Mrs. Gambler (爛賭夫鬥爛賭妻, Hong Kong, 2012)

Un film de Wong Jing avec Chapman To, Fiona Sit, Philip Ng, Wan Chiu, Law Kar-ying, Yeung Sze-man, Mimi Chu, Bonnie Wong, Zuki Lee, Matt Chow, Jin Gang, Maria Cordero. 100 minutes. Classé Catégorie IIA. Sortie à Hong Kong : 16 février 2012.


mardi 14 février 2012

Sons of good earth


Après son opéra chinois (The Story of Sue San) et avant son wu xia pian (L’Hirondelle d’or), King Hu s’est attaqué avec son deuxième film, Sons of good earth, à l’un des moments les plus importants de l’Histoire de la Chine : 1937 et l’invasion du pays par les troupes japonaises. L’idée intéressante du film est de suivre le parcours de deux quidams plutôt anonymes qui vont se retrouver impliqués, malgré eux, dans cette guerre. Yu Rui (Peter Chen) et Lao San (Lee Kwan) sont peintres en bâtiment et ce jour-là, ils travaillent sur une façade de la maison close de Madame Chang (Go Bo-shu). Alertés par les cris d’une jeune femme que la mère maquerelle a attaché parce qu’elle a tenté de s’enfuir.

Le vieux policier comprend bien la situation et décide d’aider les deux jeunes amis à mettre fin à cette prostitution. Lors d’une descente de police, Hua (Betty Loh) parvient à s’échapper et les deux peintres vont l’héberger dans leur « immeuble », une habitation où toute la communauté menée par le vieux sage Tian (Tien Feng) va l’accueillir sous les regards amusés. Car c’est la première que Chen et Kwan ramènent une fille chez eux. Et cette incongruité donne des moments de comédie : les garçons ne savent pas comment on reçoit une dame. Ils sont un peu gênés par la situation mais ravis d’offrir l’hospitalité. Elle va devoir dormir : ils tendent un drap pour préserver son intimité ; elle a faim : ils lui préparent des nouilles. King Hu met en scène cette rencontre avec beaucoup d’humour et d’empathie.

Hua s’intègre totalement à la vie de l’immeuble. Elle fait le linge des garçons, un peu de ménage, leur prépare à manger, en tout bien, tout honneur. Ce qui devait arriver arriva : Chen et Hua tombent amoureux et décident de se marier. Toute la communauté s’affaire pour préparer ces noces dans la joie et la bonne humeur. Mais la maquerelle arrive avec quelques hommes forts à bras pour récupérer Hua. Contre toute attente, le scénario ne joue pas sur l’injustice des forces publiques (contrairement à The Story of Sue San où les deux amants étaient mis au ban de la société). Hua et Yu Rui pourront se marier, mais les événements de l’Histoire vont contrecarrer leurs amours naissantes.

Les Japonais envahissent la ville, hissent des drapeaux de leur nation dans les rues, ils narguent la population de leur arrogance. L’injustice règne cette fois mais la résistance s’organise. Tout d’abord lors d’un concert donné pour le général japonais (Fung Ngai) où une jeune femme chante une chanson patriotique à laquelle il ne comprend pas (il parle peu le mandarin) mais qui agace tous ses sbires et les collaborateurs chinois. Yu Rui et Lao San sont arrêtés, puis torturés dans les geôles et ne seront libérés que si Hua devient la maîtresse du général. Devant leurs corps meurtris, elle cède au chantage. Les deux amis sont libérés et quittent la ville pour s’installer à la campagne avec de nombreux membres de la communauté. Parallèlement, Madame Chang sort enfin de prison et ouvre à nouveau son bordel. Dans ce double parcours, King Hu montre clairement que les Japonais se placent du côté de la corruption et de l’injustice, même s’il parvient à ne pas trop caricaturer le général en monstre violent.

La résistance s’organise autour du commandant Ding (King Hu) qui va entrainer les villageois. Cette séance d’apprentissage du métier des armes se fait dans la même bonne humeur que les préparatifs du mariage. Tout le monde y met du sien, chaque mouvement (tirer au fusil, lancer des cailloux dans des cibles, grimper à la corde) servira plus tard dans la grande bataille que prépare minutieusement Ding. L’apparition de King Hu dans le rôle de ce militaire n’est pas anecdotique. Il élabore un plan de bataille comme une mise en scène de théâtre : répétition (il faudra être meilleur que les soldats japonais surentrainés), essayage des costumes (les villageois et Ding rentre dans la ville déguisés en commerçant) et interprétation (la bataille elle-même qui occupe le dernier tiers du film). Le ton est lyrique et finalement tragique quand certains personnages meurent sous les balles ennemis. King Hu développe un grand sens du travelling pour entourer ses personnages et tout se termine avec Yu Rui qui arrache le drapeau japonais du palais du peuple, ce qui rappelle évidemment le geste de Bruce Lee dans La Fureur de vaincre dont le sujet est assez proche.

Sons of good earth (大地兒女, Hong Kong, 1965) Un film de King Hu avec Peter Chen, Betty Loh, Lee Kwan, King Hu, Tien Feng, Chen Yan-yan, Ha Yee-chau, Cheung Kwong-chiu, Go Bo-shu, Hao Li-jen, Lui Ming, Han Ying-chieh, Yue Wai, Lee Ying, Wong Chung, Wu Ma, Fan Mei-sheng.

vendredi 10 février 2012

Love you you


Petit à petit, Angelababy (quel pseudonyme !) creuse son sillon dans l’industrie du cinéma de Hong Kong en manque de nouvelles têtes et d’actrices débutantes. Une petite dizaine de films, essentiellement de bons gros films commerciaux, mais où elle parvient à exister. Dans Love you you, elle a pour partenaire Eddie Peng, jeune premier romantique au teint halé, à la chevelure légèrement hirsute (ici, teinte en rouille comme Louis Koo auquel on pense parfois). Comme dans toute comédie romantique (et Love you you balance ses guimauves à chaque mouvement de scénario), le duo va tomber amoureux malgré les obstacles et les contraintes.
Xiami (Angelababy) travaille dans un cabinet d’avocat. Elle peut lire sur les lèvres et cela lui vaut d’être engagé par You JK qui cherche à faire surveiller le gérant d’un hôtel, appelé Love You You Resort, situé sur une petite île de Malaisie. La clientèle principale est des couples qui viennent se marier dans un cadre idyllique et exotique. La plage de sable blanc, la mer limpide, le soleil, tout ça, tout ça. On est placé dès le départ dans les purs clichés romantoc pour gens aisés. You Lele (Eddie Peng) est le directeur de l’hôtel, un jeune homme énergique qui force ses employés à vite aller bosser, à ne pas perdre de temps. Lele met tout le temps la main à la pâte. Avec Xiami, il va aider un couple de clients à se réconcilier. Les arguments qu’ils leur donnent sont aussi caricaturaux que les raisons qui ont poussé ce couple à se disputer juste avant leur mariage.
Jusqu’à présent Xiami voyait Lele de manière peu avenante, mais elle se rend compte que c’est un garçon sympathique. Elle n’a pas encore succombé à son charme et à la force de ses muscles que ses larges débardeurs peinent à cacher. Mais ça viendra. Il reste cependant à Lele à comprendre la jeune femme. Elle a quelques secrets en plus de la mission qu’elle ne peut dévoiler. Le premier est qu’elle a vu précisément autour de cette île ses parents se noyer. Elle en garde des séquelles psychologiques qui l’empêchent de livrer ses émotions. Deuxième secret : elle est somnambule. Cela est censé créer des effets comiques, en vain. Finalement, cela permettra à Lele de se rapprocher d’elle en la liant avec une longue corde à leurs poignets. Et enfin, elle est sourde, ce qui a été dans son enfance une grande souffrance. De son côté, Lele n’est pas exempt de non-dits. C’est un homme très colérique et solitaire. On apprendra aussi que l’homme qui a engagé Xiami est le frère de Lele.
Love you you ne vole pas très haut, on reste aux lieux communs sur l’amour. Tout reste pudibond, jamais un baiser ne sera échangé, jamais personne ne se mettra entre eux, mais on dirait qu’ils font tout pour ne pas chercher à se comprendre, à s’expliquer, à parler calmement. Leur niveau d’incompréhension atteint un tel degré qu’on se demande comment ils ont pu tomber amoureux. D’ailleurs il faudra que Xiami prenne le journal intime de Lele (la seule scène un peu émouvante) pour qu’elle comprenne ses sentiments. Le film se termine sur une ode au rêve libéral quand Lele a enfin pu ouvrir son restaurant dans un quartier luxueux de Pékin parce que l’argent, finalement, résout tout.
Love you you (夏日樂悠悠, Hong Kong – Chine, 2011) Un film de Jingle Ma avec Angelababy, Eddie Peng, Zhu Yuchen, Zhou Yang, Angel He, Alvin Wong, Steve Yap, Bernard Hiew, Karena.

jeudi 9 février 2012

Filmographie : King Hu


King Hu, 胡金銓

The Story of Sue San (玉堂春, 1964) Sortie à Hong Kong le 30 septembre 1964.

Sons of good earth (大地兒女, 1965) Sortie à Hong Kong le 19 mars 1965.

L’Hirondelle d’or (Come drink with me, 大醉俠, 1966) Sortie à Hong Kong le 7 avril 1966.

Dragon Inn (棧客門龍, 1967) Sortie à Hong Kong le 21 octobre 1967.

Four moods (喜怒哀樂, 1970) Sortie à Hong Kong le 10 septembre 1970.

A touch of zen (1971) Sortie à Hong Kong le 18 novembre 1971.

L’Auberge du printemps (The Fate of Lee Khan, 迎春閣之風波, 1973) Sortie à Hong Kong le 6 décembre 1973.

Pirates et guerriers (The Valiant ones, 忠烈圖, 1975) Sortie à Hong Kong le 19 février 1975.

Legend of the mountain (山中傳奇, 1979) Sortie à Hong Kong le 10 avril 1979.

Raining in the mountain (空山靈雨, 1979) Sortie à Hong Kong le 11 juillet 1979.

The Juvenizer (終身大事, 1981)

All the king's men (天下第一, 1983)

The Wheel of life (大輪迴. 1984)

Swordsman (笑傲江湖, 1990) Sortie à Hong Kong le 5 avril 1990.

Painted skin (畫皮之陰陽法王, 1993) Sortie à Hong Kong le 19 septembre 1993.

Sorties à Hong Kong (février 2012)


Romancing in thin air (高海拔之戀II, Hong Kong, 2012)
Un film de Johnnie To avec Louis Koo, Gao Yuan-yuan, Sammi Cheng, Crystal Huang,Wang Bao-qiang, Wilfred Lau. 114 minutes. Classé Catégorie I. Sortie à Hong Kong : 9 février 2012.

mercredi 8 février 2012

A touch of zen


Historiquement, A touch of zen est le premier film en langue chinoise à avoir été présenté au Festival de Cannes, cinq ans après sa réalisation, en 1975. Il reçut le Prix de la commission technique. Il fut largement défendu par la critique française (Positif mit le film en couverture, la revue de cinéma a été la première à écrire sur King Hu). Le film mit cependant onze ans avant de sortir en France, entre temps, la réputation du cinéaste n’a cessé de grandir, on lui a attribué le titre de « plus grand cinéaste chinois ». Il faut aussi se rappeler que dans cette décennie les films de Hong Kong et de Taïwan sortant en France étaient surtout des films de kung-fu projetés en version française, dénigrés par la critique et traités comme des films de pure exploitation. Logiquement, King Hu est sorti du lot, semblait une bouée dans cet océan de nullités. Il était en vérité l’arbre qui cachait la forêt mais cela sera découvert bien des années plus tard.

La production d’un film d’une telle longueur (trois heures), format inhabituel a été permise grâce aux succès précédents de King Hu. Dragon Inn, film de sabre sérieux, a fait un triomphe au box-office et, en bon producteur, le cinéaste choisit de faire se dérouler A touch of zen dans le même contexte historique. La dynastie Ming est toujours dirigée impitoyablement par l’eunuque impérial, chassant ses opposants et régnant sur le pays avec injustice. L’ennemi de l’eunuque est encore une femme, Yang Hui-ching (Xu Feng), la fille d’un résistant qui s’est réfugiée dans un village reculé au milieu des montagnes. Elle loge dans le citadelle de Ching-lu, en périphérie du centre de la ville, un lieu abandonné et hanté, comme le suppose Ku Sheng-chai (Shih Jun) qui habite en face de cette citadelle.

Le récit de A touch of zen s’ouvre avec le personnage de Ku Sheng-chai, célibataire trentenaire qui tient une modeste boutique. Il peint des portraits et un client mystérieux Ouyiang Nin (Tien Peng) vient en commander un. Il n’aura pas le temps de l’achever, Ouyiang quitte l’échoppe, traverse le bourg, immédiatement suivi par Ku Sheng-chai qui part à ses trousses. Cela est l’occasion pour King Hu pour présenter les autres personnages du film. Sa méthode est simple et adopte le point de vue de Ku. On apprend d’abord ce qu’ils font puis, plus loin dans le film, les personnages exposeront leur vraie nature, leur vrai rôle. Lu (Sit Hon) est l’apothicaire, Shih (Pai Ying) est un aveugle diseur de bonne aventure. Ce sont deux généraux chargés de protéger, incognito, mademoiselle Yang de Ouyiang Nin, tueur à la solde de l’eunuque. Dans sa grande naïveté, Ku mettra un bon moment à comprendre tout cela.

King Hu dresse un portrait psychologique de Ku Sheng-chai complet. Pendant tout le premier tiers de A touch of zen. Il est montré affable, sérieux et curieux mais il est constamment frustré par sa mère (Cheung Bing-yuk), femme castratrice qui explique en partie son célibat. Cette mère est envahissante et reproche à son fils de ne pas chercher à briguer un poste dans l’administration. Plus que cela, elle va chercher à le forcer à épouser Yang et manigance lourdement pour qu’ils se rencontrent. La mère est un personnage comique (le seul du film), un monstre d’égoïsme mais un personnage qui permet d’entrer dans le vif de l’action en faisant s’entrechoquer deux personnes qui n’auraient jamais dû se rencontrer. Le danger guette avec l’arrivée de Meng Ta (Wang Shui), de la police East Chamber. La mère disparait alors du récit, elle est mise dans une diligence pour la faire quitter le village afin de la protéger. Il faudra un certain temps à Ku pour choisir son camp et pour comprendre que Ouyiang est l’ennemi de Yang. Cette dernière, en deux flash-back, va expliquer son passé et celui de son père.

La fuite dans la montagne de Yang et Ku, rapidement suivis de Shih et Lu, permet au film de rentrer dans sa partie action. Enfin, concernant le mot action, il ne faut pas s’attendre à un déchainement de mouvements ininterrompus. L’action chez King Hu est minimale et joue sur l’attente, sur la longueur et repose sur un rythme lent. Il filme les herbes, les arbres, les rochers, les pas des personnages (cela évoque la manière de Terrence Malick, près d’une décennie avant lui) avant de lancer les passes d’armes entre adversaires. Deux scènes se détachent. Un affrontement dans une forêt de bambous où Shih, Lu et Yang se défendent contre Meng Ta et ses hommes. La verticalité des bambous dans le format cinémascope est une belle idée de mise en scène. A grands coups de sabre, les pousses vont être tranchées pour libérer l’espace visuel et pour servir d’obstacles aux ennemis. L’autre scène magnifique de combat oppose le moine Hui Yuan (Roy Chiao) au commandant Hsu (Han Ying-chieh), ce dernier est secondé par deux hommes de main dont Sammo Hung dans un de ses tous premiers rôles. Le moine possède des forces quasi surnaturelles (c’est lui qui apporte le soupçon de zen du titre), il flotte littéralement sur les feuilles de branches et va tenter de prodiguer ses vertus à Hsu pour qu’il renonce à se battre.

Quarante ans après sa réalisation qui a duré trois ans, A touch of zen garde encore quelques beaux moments de grande envolée lyrique, essentiellement dans son dernier tiers avec l’apparition du personnage de Roy Chiao, énigmatique, le seul qui ne soit pas exploité psychologiquement. Car cette psychologie est l’un des problèmes majeurs du film. Notamment avec Ku Sheng-chai, sur qui l’attention est portée lors de la première heure, ce qui donne l’impression que le film ne démarre jamais. La mise en scène consiste à ne pas dévoiler immédiatement quels sont les enjeux des personnages, mettant certains dans l’ombre avant qu’ils ne deviennent personnages principaux. Le film suit une logique complexe parce que ses héros ont des caractères complexes, cela était révolutionnaire pour l’époque, mais paradoxalement date considérablement le film qui a été un échec public retentissant.

A touch of zen (俠女, Taïwan, 1971) Un film de King Hu avec Xu Feng, Shih Jun, Pai Ying, Tien Peng, Cho Kin, Miao Tian, Cheung Bing-yuk, Sit Hon, Wang Shui, Roy Chiao, Han Ying-chieh, Man Chung-san, Liu Chu, Go Ming, Liu Chik, Goo Liu-sek, Sammo Hung.

mardi 7 février 2012

L'Auberge du dragon


Vingt-cinq ans après le classique de King Hu, Tsui Hark met en place la production d’un remake réalisé par un de ses fidèles, Raymond Lee avec l’aide de Ching Siu-tung pour les chorégraphies des combats. L’Auberge du dragon reprend la plupart des éléments scénaristiques de Dragon Inn. Le générique reprend la musique originale et la forme de parchemin qui défile. L’ouverture se déroule avec l’eunuque Zhao (Donnie Yen), toujours aussi cruel, qui usurpe le pouvoir et liquide tous ses ennemis. Il est dépeint comme un homme aux manières efféminées, maquillé, se tapotant le coin des lèvres avec un mouchoir. Son regard vicieux admire le travail de torture produit sur Yang, le ministre des armées, qu’il accuse de traitrise. Il sera exécuté et ses enfants, bien plus jeunes que dans Dragon Inn, seront exilés.

La stratégie de l’eunuque est simple. Il suppose que les fidèles de Yang, notamment le général Chow Wai-on (Tony Leung Ka-fai) va venir délivrer les enfants du ministre. Ainsi, il pourra les capturer et les éliminer. Du haut d’une falaise donnant sur un canyon, Zhao, bien assis sur son fauteuil, longue-vue rivée sur l’œil, va observer la scène. Chow ne vient pas en personne, au grand dam de l’eunuque, il a envoyé libérer les enfants par Mo-yan (Brigitte Lin) accompagnée de quelques mercenaires. Très vite, on voit la différence avec le film de King Hu. La chorégraphie du combat se place d’emblée dans la lignée de ce que Ching Siu-tung avait donné dans ses films précédents, un défi à l’apesanteur, des acteurs virevoltant les uns au dessus des autres, un rythme et un montage effréné proche de l’abstraction. Le réalisme est effacé au profit d’un art poétique bariolé et purement cinématographique.

Il y a encore mieux avec le personnage de Maggie Cheung. Elle est Jade, la taulière de l’auberge du dragon où le récit va désormais se tenir. Dès sa première apparition, Jade est montrée comme une nymphomane, sautant sur tous les hommes. Elle est sans doute la maitresse du capitaine de la frontière (Elvis Tsui), soldat rustre mais dont elle abuse de la naïveté et de la bêtise. Des perles de sueur coulent sur sa poitrine à peine cachée par sa tunique tandis qu’elle caresse un client, client qu’elle va tuer et qui va servir de chair à saucisse. Cette sensualité sera présente pendant tout le film et atteindra son point culminant proche de l’érotisme dans une scène entre Jade et Mo-yan. Cette dernière se lave quand Jade entre dans se chambre. Elles vont se battre à coups de vêtements, les drapés vont circuler dans toute la pièce, elles seront alternativement nues puis habillées échangeant des dialogues sarcastiques.

Jade ne le sait pas encore, mais Mo-yan attend Chow Wai-on, son amant. Il arrive fièrement à dos de chameau (l’auberge est au milieu du désert) au son de la flûte de son aimée. Jade va chercher à séduire Chow par tous les moyens. Les minauderies de Maggie Cheung ont un pouvoir comique et contrastent avec la figure sévère de Brigitte Lin qui voit d’un mauvais œil les manigances de l’aubergiste. Il faut dire que l’enjeu se corse avec l’arrivée des hommes de Zhao menés par Cha Ting (Lau Shun) et ses seconds dont Hung Yan-yan en combattant féroce. Comme dans le film de King Hu, les deux ennemis font semblant de sympathiser, chacun élaborant un plan pour piéger l’autre. Au milieu, Jade vend son soutien au plus offrant dans un concours de mensonges qui provoque des retournements de veste de sa part. Elle accentue la jalousie de Mo-yan à obligeant Chow à l’épouser en échange de la révélation d’un secret.

Tout le monde attend désormais l’eunuque Zhao qui s’approche avec son armée de féroces soldats. Dans une tempête de sable, puis au milieu du désert, alors qu’ils cherchent encore à évacuer les enfants, Mo-yan, Chow et Jade, tous experts dans le maniement du sabre, vont affronter Zhao dans un combat dont la mise en scène devient un sommet de tension tout en travellings latéraux qui tentent de capturer les personnages qui déboulent dans le plan en contre-sens. Au final, L’Auberge du dragon ne ressemble que superficiellement à Dragon Inn de King Hu. Le film de Tsui Hark, Ching Siu-tung et Raymond Lee demeure un modèle indépassable du wu xia pian.

L’Auberge du dragon (Dragon Inn, 新龍門客棧, Hong Kong, 1992) Un film de Raymond Lee avec Brigitte Lin, Maggie Cheung, Tony Leung Ka-fai, Donnie Yen, Lau Shun, Hung Yan-yan, Elvis Tsui, Lawrence Ng.

lundi 6 février 2012

Dragon Inn


Dragon Inn est le premier d’une série de films de King Hu réalisés à Taïwan après son départ de la Shaw Brothers et son arrivée dans l’île sœur. Bien que Chinois continental, il lui était impossible, compte tenu de la Révolution Culturelle, d’aller tourner dans son pays natal. A Taïwan, il trouve les décors qui ne feront pas toc comme dans ses films précédents (on avait toujours l’impression que l’herbe ressemblait à de la moquette). Adieu l’herbe, bonjour les cailloux du désert où se trouve cette auberge du dragon investie par les agents de la police politique, la « East Chamber » de sinistre réputation, violente et qui s’arroge tous les droits, y compris le droit de mort.

Le film se situe sous la dynastie Ming où l’eunuque Zhao (Pai Ying) détient les pouvoirs réels. Il imprime de sa marque l’empire et détruira quiconque conteste son hégémonie. En l’occurrence, comme le montre la scène d’ouverture, le valeureux général Yu qu’il condamne à la décapitation et sa famille au bannissement. Le passage vers l’exil passe par l’auberge du dragon et la police politique menée par Xiao Zhao-zi (Shih Jun) pose ses armes et bagages dans le but de les éliminer. Ils annexent toute l’auberge, ne se gênent pas pour tuer les employés récalcitrants. Dès le départ, King Hu montre de quel côté il est. Les méchants, ce sont eux, ces hommes du pouvoir. Il les désigne en tant que monstres sans pitié, sans humanité, d’ailleurs à part Xiao Zhao-zi, aucun ne constituera de vrai personnage, tout juste des figures prêtes à passer à l’action, ils resteront anonymes.

Le plan va être troublé par l’arrivée de Shao Tun (Miao Tian) qui feint d’être un voyageur de passage. Il pénètre dans l’auberge sous les regards suspicieux des policiers. Le taulier tente de le dissuader suivant les ordres qu’il a reçu (n’accueillir aucun client). Shao Tun prétend ne vouloir que déjeuner. Subrepticement, on met du poison dans ses aliments, mais Shao n’est pas né de la dernière pluie. Cette séquence reprend, avec quelques variations, celle de l’auberge de L’Hirondelle d’or. Shao reste calme sous les yeux nerveux de ses futurs adversaires. Il lance son bol de nouilles sur la table de l’un d’eux, dans un geste adroit et de défi. Il continue son repas comme si de rien n’était tandis que la passe d’armes se prépare.

On s’en doute un peu, Shao est un farouche adversaire de l’eunuque et vient pour aider les enfants Yu. Il ne sera pas le seul, un duo arrive, ils sont frères et sœur. Lui (Sit Hon) est un gros balourd, impulsif, toujours prêt à sortir son sabre et à se battre quand bien même en face de lui, il y a toute une armée bien entrainée. Elle (Polly Kuan) est plus réfléchie, souhaite appliquer un plan subtil pour libérer les Yu. Elle sera la seule femme du film, si l’on excepte la courte apparition de Xu Feng (qui joue ici la fille Yu et qui sera l’héroïne de A touch of zen). Chacun a sa propre stratégie pour retarder le combat final. Celle de Xiao est de se faire passer pour des soldats réguliers et de sympathiser avec Shao. Personne n’est dupe.

L’auberge sera le décor unique de Dragon Inn pendant les trois quarts du film. Cela convient parfaitement à la mise en scène de King Hu qui fonctionne sur l’observation des rapports entre les personnages. Chacun se jauge, se regarde droit dans les yeux ou de manière oblique en attendant une faille de l’adversaire. Dans les plans en extérieur, les pieds des personnages sont filmés sur les cailloux du désert lorsqu’ils se déplacent, pour mieux plus tard les faire décoller dans les combats. Dans le dernier quart, l’affrontement entre Zhao (qui a les cheveux blonds) et les partisans des Yu se déroulera en forêt. Le soin apporté au réalisme dans les tenues, les décors, les combats (réalisme relatif) est balayé par l’aspect démoniaque de Zhao qui vole dans les airs, pratique un art martial quasi surnaturel. Il n’appartient définitivement pas à la race humaine et est condamné à perdre. Le film a un petit côté vieillot avec ses passes d'armes filmées en champ-contrechamp rudimentaires. Dragon Inn a été un énorme succès public.

Dragon Inn (棧客門龍, Taïwan, 1967) Un film de King Hu avec Shih Jun, Pai Ying, Polly Kuan, Miao Tian, Sit Hon, Cho Kin, Go Ming, Got Siu-bo, Ko Fei, Tien Peng, Han Ying-chieh, Man Chung-san, Hsu Feng.

samedi 4 février 2012

L'Hirondelle d'or


Troisième et dernier film tourné pour la Shaw Brothers par King Hu, L’Hirondelle d’or ne reprend pas son titre anglais (viens boire avec moi) ni son titre chinois (le chevalier errant ivre). La « suite » tournée par Chang Cheh en 1968 s’appellera Golden swallow (en chinois aussi) et sortira en France sous le titre Le Retour de l’Hirondelle d’or. Tout cela pour dire que le personnage de Cheng Pei-pei, celui de l’héroïne, est à égalité avec celui de Yueh Hua qui interprète Chat Ivre, Fan Ta-pei, le mendiant amateur de vin. Les deux personnages sont en totale opposition, elle est calme en apparence, mais son impulsivité jaillit très vite. Elle refuse d’entendre le moindre conseil et s’en va poursuivre sa mission, délivrer son frère pris en otage. Elle est présentée d’abord comme un homme, dès son arrivée dans l’auberge. Elle porte l’habit traditionnel moyenâgeux, aux couleurs ternes, qui indique sa volonté de se faire passer pour un homme. Il sera épargné au spectateur une romance entre Chat Ivre et Hirondelle d’Or, leur rapport se limitera à combattre les méchants.

Ce qui frappe en tout premier lieu dans L’Hirondelle d’or, c’est l’absence de clinquant dans les décors. Dans The Story of Sue San, King Hu avait dû composer avec un décor kitsch propre aux films de la Shaw Brothers et à l’opéra chinois. Ici, la sobriété est mise en avant. L’auberge dans laquelle débute le film (après l’enlèvement du fils du gouverneur en pleine nature) est modeste, provinciale. On n’en verra que l’intérieur, vaste et meuble de manière fonctionnelle. Des tables en bois, des bancs, des balcons. Le marron est la couleur prédominante. Les clients se confondent avec les meubles d’ailleurs. La lumière est elle aussi volontairement terne donnant un aspect plus réaliste que d’habitude. C’est en cela que King Hu modifie le wu xia pian (je ne parlerai pas de révolution) et le fait passer dans la modernité. Deux autres décors servent à l’action. Le temple dans lequel se sont réfugiés les kidnappeurs du fils du gouverneur. Temple classique pourvu d’une grande entrée et d’une vaste cour. Le contraste avec l’auberge se produit quand on découvre les brigands entassés, tels des animaux, autour d’une table pour manger ou se réunir. La caméra est fixe, éloignée des personnages, les jugeant. Les brigands ont également pris en otage les moines qu’ils obligent à suivre leurs ordres cruels et violents (un moinillon se fait exécuter sans vergogne par l’un d’eux).

Le dernier décor, encore plus sombre, est celui de Chat Ivre. Abrité dans une cabane brinquebalante, au bord d’une cascade en pleine forêt, le mendiant cache bien son jeu. On le découvre dans l’auberge, accompagné d’enfants qui forment sa tribu de mendiants. Il chante des chansons pour récolter quelques sous. Comme son nom l’indique, c’est un amateur de vin. C’est surtout un artiste martial, un homme raisonnable et un joyeux luron. Hirondelle d’Or est une femme de tête qu'il a du mal à canaliser, mais elle aura bien besoin de l’aide de Chat Ivre quand elle sera empoisonnée par une flèche. Il est temps de présenter le super méchant du film. Tigre au visage de Jade (Chen Hung-lieh) est le commanditaire de l’enlèvement. Il est habillé en blanc (la couleur de la mort), le visage peint. Son sourire sardoniques, ses yeux torves et ses tours pendables expriment une cruauté inégalée. Un méchant somme toute trop classique. La deuxième moitié du film est bien moins intéressante que la première. Chat Ivre affrontera son ennemi mortel, l’abbé Liao Kung (Yeung Chi-hing), personnage sorti un peu de n’importe où, provoquant une tournure scénaristique aussi abrupte que convenue. Les scènes de combat entre l’abbé et Chat Ivre sont d’une grande platitude.

L’attrait majeur de L’Hirondelle d’or est sa deuxième séquence, au bout de dix minutes de film, quand Hirondelle d’or entre en scène. Elle se déroule dans l’auberge. Un orage annonce l’action qui va se dérouler, vive et soudaine. La caméra dans un travelling de gauche à droite la suit de la porte à la table où elle s’installe, elle marche lentement, observant tous les autres clients. Tous les personnages s’observent, la bande de Tigre au visage de Jade l’a repérée. Un plan d’ensemble en plongée permet de comprendre où se trouve chaque personnage, ce que le découpage en champ – contrechamp ne faisait pas. Le bras droit de la bande (Lee Wang-chun) aborde Hirondelle d’or, dans un grand sourire, il lui demande qui elle est, ce qu’elle fait là. La musique de percussions démarre. L’affrontement commence avec un jeu de regards et se poursuit, tandis qu’elle dîne tranquillement, avec des objets qu’on lance à Hirondelle d’or (une jarre de vin, des pièces) qu’elle débine d’un geste habile de la main sans bouger le reste de son corps. Elle est seule, ils sont une douzaine. L’affrontement aux sabres se fait sur le son des percussions. Chaque geste est redoublé par un tambour. Quand elle se fait assaillir par les sabreurs, un plan large montre les brigands s’approcher d’elle, un plan serré la montre remuant son épée puis un troisième plan large, avec une musique frénétique, filme les brigands s’effondrer. Toute la mise en scène de King Hu est dans ces trois plans, un montage faussement champ-contrechamp qui rythme le combat. Cette séquence qui dure dix minutes est la vraie révolution du wu xia pian mais elle n’était sans doute pas du goût de la Shaw Brothers qui ont fait comprendre à King Hu qu’il ne ferait plus de films dans la compagnie.

L’Hirondelle d’or (Come drink with me, 大醉俠, Hong Kong, 1966) Un film de King Hu avec Cheng Pei-pei, Yueh Hua, Chen Hung-lieh, Lee Wan-chung, Yeung Chi-hing, Shum Lo, Han Ying-chieh, Fung Ngai, Simon Yuen, Ku Feng, Wong Yeuk-ping, Kwan Ying-chi, Chow Siu-loi, Nam Wai-lit, Tung Choi-bo, Chiu Hung, Chui Chung-hok, Hao Li-jen, Wong Chung, Cheung Hei.

jeudi 2 février 2012

The Story of Sue San


Après quelques années comme acteur dans divers compagnies, King Hu est engagé à la Shaw Brothers et tourne pour eux son premier long-métrage The Story of Sue San sur un scénario de son cru. Le film n’est pas à proprement parlé un opéra chinois mais inclut de nombreuses chansons qui affirment ce que pensent les personnages et inclut même un long flash-back pour la dernière chanson. Ces scènes musicales sont filmées avec de grands mouvements de caméra autour des interprètes statiques (les premières autour d’un repas) avec parfois un orchestre derrière les acteurs. The Story of Sue San est extrêmement romantique, une histoire d’amour contrarié entre un lettré et une prostituée. La mise en scène de King Hu n’apporte rien de nouveau et ressemble à celle de la plupart des films de la Shaw Brothers, another Shaw Production, comme on lit à la fin de leurs films.

Le jeune Wang Ching-lung (Zhao Lei) est le fils d’un juge à la retraite. Parti en voyage à Pékin, il remarque une belle jeune femme dont il cherche à connaitre le nom. Sue San (Bellty Loh) est une prostituée du bordel Fu Chu Huan, le plus réputé de la ville, celui dans lequel vont les notables. Littéralement charmé par sa beauté, il veut la rencontrer et va dans la maison de luxe au grand dam de son vieux serviteur qui sait que le père de Wang désapprouverait cette visite. La mère maquerelle (Hung Mei) le fait patienter en espérant en tirer un peu d’argent mais Sue San n’en a cure et fait la fine bouche. Le Maître Shen (Yeung Chi-hing) passe avant lui bien qu’arrivé après. Quand enfin, elle daigne prêter attention à Wang, il décide de partir.

Ce n’est bien sûr que partie remise. Il devait rentrer dans sa région mais annule tout pour rester auprès d’elle. Il participe de plus en plus à la vie de bordel, attend la belle des heures, ce qui satisfait la maquerelle qui voit ses gains augmenter. Elle finit par être séduite sous le regard amusé du petit marchand de graines de pastèque, Jin (Lee Kwan) le seul qui voit un peu de pureté dans cette histoire d’amour ; l’un de seuls personnages à donner quelques moments de comédie dans cette tragédie amoureuse. Le couple décide de se marier mais le père de Wang Ching-lung renie son fils qui voit ses vivres coupées. Il est bien obligé de s’installer à demeure dans le bordel, fait construire un appartement pour lui et Sue San (dans un décor typique du kitsch de la Shaw, tout en dorure, en fioriture, en clinquant refusant encore plus le réalisme).

Tout serait trop beau pour que ça dure. Le scénario n’y va pas avec le dos de la cuiller pour interrompre la vie amoureuse du couple. Wang n’a plus d’argent et doit se réfugier dans un temple tel un mendiant, vivre en haillons et souffrir de la faim. Sue San se voit obligée par la maquerelle de continuer de se prostituée, bien que mariée à Wang qui ne peut pas la « racheter ». Maitre Shen va alors proposer à Sue San de devenir sa concubine, la racheter à sa « mère » qui l’avait recueilli à l’âge de sept ans pour en faire une courtisane. Mais l’épouse de Shan, Madame Pi (Go Bo-shu) va la traiter en servante et quand Sue San s’aperçoit qu’elle a un amant, Madame Pi va chercher à l’assassiner. Le film va se poursuivre dans les larmes, le mensonge et l’injustice sans aucune subtilité. Et tandis que Sue San tombe dans la déchéance la plus complète, Wang va rentrer chez son père, devenir un magistrat incorruptible et redresser la situation dans un happy end aussi improbable que romantique.

The Story of Sue San (玉堂春, Hong Kong, 1964) Un film de King Hu avec Betty Loh, Zhao Lei, Goo Man-chung, Hung Mei, Chu Mu, Lee Kwan, Lee Ying, Cheng Miu, Ou-yang Sha-fei, Chan Wan-wa, Yeung Chi-hing, Go Bo-shu, Wong Chung, Angela Yu, Yau Gwong-chiu, Paul Chang, Tien Feng.