
vendredi 10 février 2012
Love you you

jeudi 9 février 2012
Filmographie : King Hu

King Hu, 胡金銓
The Story of Sue San (玉堂春, 1964) Sortie à Hong Kong le 30 septembre 1964.
Sons of good earth (大地兒女, 1965) Sortie à Hong Kong le 19 mars 1965.
L’Hirondelle d’or (Come drink with me, 大醉俠, 1966) Sortie à Hong Kong le 7 avril 1966.
Dragon Inn (棧客門龍, 1967) Sortie à Hong Kong le 21 octobre 1967.
Four moods (喜怒哀樂, 1970) Sortie à Hong Kong le 10 septembre 1970.
A touch of zen (1971) Sortie à Hong Kong le 18 novembre 1971.
L’Auberge du printemps (The Fate of Lee Khan, 迎春閣之風波, 1973) Sortie à Hong Kong le 6 décembre 1973.
Pirates et guerriers (The Valiant ones, 忠烈圖, 1975) Sortie à Hong Kong le 19 février 1975.
Legend of the mountain (山中傳奇, 1979) Sortie à Hong Kong le 10 avril 1979.
Raining in the mountain (空山靈雨, 1979) Sortie à Hong Kong le 11 juillet 1979.
The Juvenizer (終身大事, 1981)
All the king's men (天下第一, 1983)
The Wheel of life (大輪迴. 1984)
Swordsman (笑傲江湖, 1990) Sortie à Hong Kong le 5 avril 1990.
Painted skin (畫皮之陰陽法王, 1993) Sortie à Hong Kong le 19 septembre 1993.
Sorties à Hong Kong (février 2012)
mercredi 8 février 2012
A touch of zen

Historiquement, A touch of zen est le premier film en langue chinoise à avoir été présenté au Festival de Cannes, cinq ans après sa réalisation, en 1975. Il reçut le Prix de la commission technique. Il fut largement défendu par la critique française (Positif mit le film en couverture, la revue de cinéma a été la première à écrire sur King Hu). Le film mit cependant onze ans avant de sortir en France, entre temps, la réputation du cinéaste n’a cessé de grandir, on lui a attribué le titre de « plus grand cinéaste chinois ». Il faut aussi se rappeler que dans cette décennie les films de Hong Kong et de Taïwan sortant en France étaient surtout des films de kung-fu projetés en version française, dénigrés par la critique et traités comme des films de pure exploitation. Logiquement, King Hu est sorti du lot, semblait une bouée dans cet océan de nullités. Il était en vérité l’arbre qui cachait la forêt mais cela sera découvert bien des années plus tard.
La production d’un film d’une telle longueur (trois heures), format inhabituel a été permise grâce aux succès précédents de King Hu. Dragon Inn, film de sabre sérieux, a fait un triomphe au box-office et, en bon producteur, le cinéaste choisit de faire se dérouler A touch of zen dans le même contexte historique. La dynastie Ming est toujours dirigée impitoyablement par l’eunuque impérial, chassant ses opposants et régnant sur le pays avec injustice. L’ennemi de l’eunuque est encore une femme, Yang Hui-ching (Xu Feng), la fille d’un résistant qui s’est réfugiée dans un village reculé au milieu des montagnes. Elle loge dans le citadelle de Ching-lu, en périphérie du centre de la ville, un lieu abandonné et hanté, comme le suppose Ku Sheng-chai (Shih Jun) qui habite en face de cette citadelle.
Le récit de A touch of zen s’ouvre avec le personnage de Ku Sheng-chai, célibataire trentenaire qui tient une modeste boutique. Il peint des portraits et un client mystérieux Ouyiang Nin (Tien Peng) vient en commander un. Il n’aura pas le temps de l’achever, Ouyiang quitte l’échoppe, traverse le bourg, immédiatement suivi par Ku Sheng-chai qui part à ses trousses. Cela est l’occasion pour King Hu pour présenter les autres personnages du film. Sa méthode est simple et adopte le point de vue de Ku. On apprend d’abord ce qu’ils font puis, plus loin dans le film, les personnages exposeront leur vraie nature, leur vrai rôle. Lu (Sit Hon) est l’apothicaire, Shih (Pai Ying) est un aveugle diseur de bonne aventure. Ce sont deux généraux chargés de protéger, incognito, mademoiselle Yang de Ouyiang Nin, tueur à la solde de l’eunuque. Dans sa grande naïveté, Ku mettra un bon moment à comprendre tout cela.
King Hu dresse un portrait psychologique de Ku Sheng-chai complet. Pendant tout le premier tiers de A touch of zen. Il est montré affable, sérieux et curieux mais il est constamment frustré par sa mère (Cheung Bing-yuk), femme castratrice qui explique en partie son célibat. Cette mère est envahissante et reproche à son fils de ne pas chercher à briguer un poste dans l’administration. Plus que cela, elle va chercher à le forcer à épouser Yang et manigance lourdement pour qu’ils se rencontrent. La mère est un personnage comique (le seul du film), un monstre d’égoïsme mais un personnage qui permet d’entrer dans le vif de l’action en faisant s’entrechoquer deux personnes qui n’auraient jamais dû se rencontrer. Le danger guette avec l’arrivée de Meng Ta (Wang Shui), de la police East Chamber. La mère disparait alors du récit, elle est mise dans une diligence pour la faire quitter le village afin de la protéger. Il faudra un certain temps à Ku pour choisir son camp et pour comprendre que Ouyiang est l’ennemi de Yang. Cette dernière, en deux flash-back, va expliquer son passé et celui de son père.
La fuite dans la montagne de Yang et Ku, rapidement suivis de Shih et Lu, permet au film de rentrer dans sa partie action. Enfin, concernant le mot action, il ne faut pas s’attendre à un déchainement de mouvements ininterrompus. L’action chez King Hu est minimale et joue sur l’attente, sur la longueur et repose sur un rythme lent. Il filme les herbes, les arbres, les rochers, les pas des personnages (cela évoque la manière de Terrence Malick, près d’une décennie avant lui) avant de lancer les passes d’armes entre adversaires. Deux scènes se détachent. Un affrontement dans une forêt de bambous où Shih, Lu et Yang se défendent contre Meng Ta et ses hommes. La verticalité des bambous dans le format cinémascope est une belle idée de mise en scène. A grands coups de sabre, les pousses vont être tranchées pour libérer l’espace visuel et pour servir d’obstacles aux ennemis. L’autre scène magnifique de combat oppose le moine Hui Yuan (Roy Chiao) au commandant Hsu (Han Ying-chieh), ce dernier est secondé par deux hommes de main dont Sammo Hung dans un de ses tous premiers rôles. Le moine possède des forces quasi surnaturelles (c’est lui qui apporte le soupçon de zen du titre), il flotte littéralement sur les feuilles de branches et va tenter de prodiguer ses vertus à Hsu pour qu’il renonce à se battre.
Quarante ans après sa réalisation qui a duré trois ans, A touch of zen garde encore quelques beaux moments de grande envolée lyrique, essentiellement dans son dernier tiers avec l’apparition du personnage de Roy Chiao, énigmatique, le seul qui ne soit pas exploité psychologiquement. Car cette psychologie est l’un des problèmes majeurs du film. Notamment avec Ku Sheng-chai, sur qui l’attention est portée lors de la première heure, ce qui donne l’impression que le film ne démarre jamais. La mise en scène consiste à ne pas dévoiler immédiatement quels sont les enjeux des personnages, mettant certains dans l’ombre avant qu’ils ne deviennent personnages principaux. Le film suit une logique complexe parce que ses héros ont des caractères complexes, cela était révolutionnaire pour l’époque, mais paradoxalement date considérablement le film qui a été un échec public retentissant.
A touch of zen (俠女, Taïwan, 1971) Un film de King Hu avec Xu Feng, Shih Jun, Pai Ying, Tien Peng, Cho Kin, Miao Tian, Cheung Bing-yuk, Sit Hon, Wang Shui, Roy Chiao, Han Ying-chieh, Man Chung-san, Liu Chu, Go Ming, Liu Chik, Goo Liu-sek, Sammo Hung.
mardi 7 février 2012
L'Auberge du dragon

Vingt-cinq ans après le classique de King Hu, Tsui Hark met en place la production d’un remake réalisé par un de ses fidèles, Raymond Lee avec l’aide de Ching Siu-tung pour les chorégraphies des combats. L’Auberge du dragon reprend la plupart des éléments scénaristiques de Dragon Inn. Le générique reprend la musique originale et la forme de parchemin qui défile. L’ouverture se déroule avec l’eunuque Zhao (Donnie Yen), toujours aussi cruel, qui usurpe le pouvoir et liquide tous ses ennemis. Il est dépeint comme un homme aux manières efféminées, maquillé, se tapotant le coin des lèvres avec un mouchoir. Son regard vicieux admire le travail de torture produit sur Yang, le ministre des armées, qu’il accuse de traitrise. Il sera exécuté et ses enfants, bien plus jeunes que dans Dragon Inn, seront exilés.
La stratégie de l’eunuque est simple. Il suppose que les fidèles de Yang, notamment le général Chow Wai-on (Tony Leung Ka-fai) va venir délivrer les enfants du ministre. Ainsi, il pourra les capturer et les éliminer. Du haut d’une falaise donnant sur un canyon, Zhao, bien assis sur son fauteuil, longue-vue rivée sur l’œil, va observer la scène. Chow ne vient pas en personne, au grand dam de l’eunuque, il a envoyé libérer les enfants par Mo-yan (Brigitte Lin) accompagnée de quelques mercenaires. Très vite, on voit la différence avec le film de King Hu. La chorégraphie du combat se place d’emblée dans la lignée de ce que Ching Siu-tung avait donné dans ses films précédents, un défi à l’apesanteur, des acteurs virevoltant les uns au dessus des autres, un rythme et un montage effréné proche de l’abstraction. Le réalisme est effacé au profit d’un art poétique bariolé et purement cinématographique.
Il y a encore mieux avec le personnage de Maggie Cheung. Elle est Jade, la taulière de l’auberge du dragon où le récit va désormais se tenir. Dès sa première apparition, Jade est montrée comme une nymphomane, sautant sur tous les hommes. Elle est sans doute la maitresse du capitaine de la frontière (Elvis Tsui), soldat rustre mais dont elle abuse de la naïveté et de la bêtise. Des perles de sueur coulent sur sa poitrine à peine cachée par sa tunique tandis qu’elle caresse un client, client qu’elle va tuer et qui va servir de chair à saucisse. Cette sensualité sera présente pendant tout le film et atteindra son point culminant proche de l’érotisme dans une scène entre Jade et Mo-yan. Cette dernière se lave quand Jade entre dans se chambre. Elles vont se battre à coups de vêtements, les drapés vont circuler dans toute la pièce, elles seront alternativement nues puis habillées échangeant des dialogues sarcastiques.
Jade ne le sait pas encore, mais Mo-yan attend Chow Wai-on, son amant. Il arrive fièrement à dos de chameau (l’auberge est au milieu du désert) au son de la flûte de son aimée. Jade va chercher à séduire Chow par tous les moyens. Les minauderies de Maggie Cheung ont un pouvoir comique et contrastent avec la figure sévère de Brigitte Lin qui voit d’un mauvais œil les manigances de l’aubergiste. Il faut dire que l’enjeu se corse avec l’arrivée des hommes de Zhao menés par Cha Ting (Lau Shun) et ses seconds dont Hung Yan-yan en combattant féroce. Comme dans le film de King Hu, les deux ennemis font semblant de sympathiser, chacun élaborant un plan pour piéger l’autre. Au milieu, Jade vend son soutien au plus offrant dans un concours de mensonges qui provoque des retournements de veste de sa part. Elle accentue la jalousie de Mo-yan à obligeant Chow à l’épouser en échange de la révélation d’un secret.
Tout le monde attend désormais l’eunuque Zhao qui s’approche avec son armée de féroces soldats. Dans une tempête de sable, puis au milieu du désert, alors qu’ils cherchent encore à évacuer les enfants, Mo-yan, Chow et Jade, tous experts dans le maniement du sabre, vont affronter Zhao dans un combat dont la mise en scène devient un sommet de tension tout en travellings latéraux qui tentent de capturer les personnages qui déboulent dans le plan en contre-sens. Au final, L’Auberge du dragon ne ressemble que superficiellement à Dragon Inn de King Hu. Le film de Tsui Hark, Ching Siu-tung et Raymond Lee demeure un modèle indépassable du wu xia pian.
L’Auberge du dragon (Dragon Inn, 新龍門客棧, Hong Kong, 1992) Un film de Raymond Lee avec Brigitte Lin, Maggie Cheung, Tony Leung Ka-fai, Donnie Yen, Lau Shun, Hung Yan-yan, Elvis Tsui, Lawrence Ng.
lundi 6 février 2012
Dragon Inn

Dragon Inn est le premier d’une série de films de King Hu réalisés à Taïwan après son départ de la Shaw Brothers et son arrivée dans l’île sœur. Bien que Chinois continental, il lui était impossible, compte tenu de la Révolution Culturelle, d’aller tourner dans son pays natal. A Taïwan, il trouve les décors qui ne feront pas toc comme dans ses films précédents (on avait toujours l’impression que l’herbe ressemblait à de la moquette). Adieu l’herbe, bonjour les cailloux du désert où se trouve cette auberge du dragon investie par les agents de la police politique, la « East Chamber » de sinistre réputation, violente et qui s’arroge tous les droits, y compris le droit de mort.
Le film se situe sous la dynastie Ming où l’eunuque Zhao (Pai Ying) détient les pouvoirs réels. Il imprime de sa marque l’empire et détruira quiconque conteste son hégémonie. En l’occurrence, comme le montre la scène d’ouverture, le valeureux général Yu qu’il condamne à la décapitation et sa famille au bannissement. Le passage vers l’exil passe par l’auberge du dragon et la police politique menée par Xiao Zhao-zi (Shih Jun) pose ses armes et bagages dans le but de les éliminer. Ils annexent toute l’auberge, ne se gênent pas pour tuer les employés récalcitrants. Dès le départ, King Hu montre de quel côté il est. Les méchants, ce sont eux, ces hommes du pouvoir. Il les désigne en tant que monstres sans pitié, sans humanité, d’ailleurs à part Xiao Zhao-zi, aucun ne constituera de vrai personnage, tout juste des figures prêtes à passer à l’action, ils resteront anonymes.
Le plan va être troublé par l’arrivée de Shao Tun (Miao Tian) qui feint d’être un voyageur de passage. Il pénètre dans l’auberge sous les regards suspicieux des policiers. Le taulier tente de le dissuader suivant les ordres qu’il a reçu (n’accueillir aucun client). Shao Tun prétend ne vouloir que déjeuner. Subrepticement, on met du poison dans ses aliments, mais Shao n’est pas né de la dernière pluie. Cette séquence reprend, avec quelques variations, celle de l’auberge de L’Hirondelle d’or. Shao reste calme sous les yeux nerveux de ses futurs adversaires. Il lance son bol de nouilles sur la table de l’un d’eux, dans un geste adroit et de défi. Il continue son repas comme si de rien n’était tandis que la passe d’armes se prépare.
On s’en doute un peu, Shao est un farouche adversaire de l’eunuque et vient pour aider les enfants Yu. Il ne sera pas le seul, un duo arrive, ils sont frères et sœur. Lui (Sit Hon) est un gros balourd, impulsif, toujours prêt à sortir son sabre et à se battre quand bien même en face de lui, il y a toute une armée bien entrainée. Elle (Polly Kuan) est plus réfléchie, souhaite appliquer un plan subtil pour libérer les Yu. Elle sera la seule femme du film, si l’on excepte la courte apparition de Xu Feng (qui joue ici la fille Yu et qui sera l’héroïne de A touch of zen). Chacun a sa propre stratégie pour retarder le combat final. Celle de Xiao est de se faire passer pour des soldats réguliers et de sympathiser avec Shao. Personne n’est dupe.
L’auberge sera le décor unique de Dragon Inn pendant les trois quarts du film. Cela convient parfaitement à la mise en scène de King Hu qui fonctionne sur l’observation des rapports entre les personnages. Chacun se jauge, se regarde droit dans les yeux ou de manière oblique en attendant une faille de l’adversaire. Dans les plans en extérieur, les pieds des personnages sont filmés sur les cailloux du désert lorsqu’ils se déplacent, pour mieux plus tard les faire décoller dans les combats. Dans le dernier quart, l’affrontement entre Zhao (qui a les cheveux blonds) et les partisans des Yu se déroulera en forêt. Le soin apporté au réalisme dans les tenues, les décors, les combats (réalisme relatif) est balayé par l’aspect démoniaque de Zhao qui vole dans les airs, pratique un art martial quasi surnaturel. Il n’appartient définitivement pas à la race humaine et est condamné à perdre. Le film a un petit côté vieillot avec ses passes d'armes filmées en champ-contrechamp rudimentaires. Dragon Inn a été un énorme succès public.
Dragon Inn (棧客門龍, Taïwan, 1967) Un film de King Hu avec Shih Jun, Pai Ying, Polly Kuan, Miao Tian, Sit Hon, Cho Kin, Go Ming, Got Siu-bo, Ko Fei, Tien Peng, Han Ying-chieh, Man Chung-san, Hsu Feng.
samedi 4 février 2012
L'Hirondelle d'or

Troisième et dernier film tourné pour la Shaw Brothers par King Hu, L’Hirondelle d’or ne reprend pas son titre anglais (viens boire avec moi) ni son titre chinois (le chevalier errant ivre). La « suite » tournée par Chang Cheh en 1968 s’appellera Golden swallow (en chinois aussi) et sortira en France sous le titre Le Retour de l’Hirondelle d’or. Tout cela pour dire que le personnage de Cheng Pei-pei, celui de l’héroïne, est à égalité avec celui de Yueh Hua qui interprète Chat Ivre, Fan Ta-pei, le mendiant amateur de vin. Les deux personnages sont en totale opposition, elle est calme en apparence, mais son impulsivité jaillit très vite. Elle refuse d’entendre le moindre conseil et s’en va poursuivre sa mission, délivrer son frère pris en otage. Elle est présentée d’abord comme un homme, dès son arrivée dans l’auberge. Elle porte l’habit traditionnel moyenâgeux, aux couleurs ternes, qui indique sa volonté de se faire passer pour un homme. Il sera épargné au spectateur une romance entre Chat Ivre et Hirondelle d’Or, leur rapport se limitera à combattre les méchants.
Ce qui frappe en tout premier lieu dans L’Hirondelle d’or, c’est l’absence de clinquant dans les décors. Dans The Story of Sue San, King Hu avait dû composer avec un décor kitsch propre aux films de la Shaw Brothers et à l’opéra chinois. Ici, la sobriété est mise en avant. L’auberge dans laquelle débute le film (après l’enlèvement du fils du gouverneur en pleine nature) est modeste, provinciale. On n’en verra que l’intérieur, vaste et meuble de manière fonctionnelle. Des tables en bois, des bancs, des balcons. Le marron est la couleur prédominante. Les clients se confondent avec les meubles d’ailleurs. La lumière est elle aussi volontairement terne donnant un aspect plus réaliste que d’habitude. C’est en cela que King Hu modifie le wu xia pian (je ne parlerai pas de révolution) et le fait passer dans la modernité. Deux autres décors servent à l’action. Le temple dans lequel se sont réfugiés les kidnappeurs du fils du gouverneur. Temple classique pourvu d’une grande entrée et d’une vaste cour. Le contraste avec l’auberge se produit quand on découvre les brigands entassés, tels des animaux, autour d’une table pour manger ou se réunir. La caméra est fixe, éloignée des personnages, les jugeant. Les brigands ont également pris en otage les moines qu’ils obligent à suivre leurs ordres cruels et violents (un moinillon se fait exécuter sans vergogne par l’un d’eux).
Le dernier décor, encore plus sombre, est celui de Chat Ivre. Abrité dans une cabane brinquebalante, au bord d’une cascade en pleine forêt, le mendiant cache bien son jeu. On le découvre dans l’auberge, accompagné d’enfants qui forment sa tribu de mendiants. Il chante des chansons pour récolter quelques sous. Comme son nom l’indique, c’est un amateur de vin. C’est surtout un artiste martial, un homme raisonnable et un joyeux luron. Hirondelle d’Or est une femme de tête qu'il a du mal à canaliser, mais elle aura bien besoin de l’aide de Chat Ivre quand elle sera empoisonnée par une flèche. Il est temps de présenter le super méchant du film. Tigre au visage de Jade (Chen Hung-lieh) est le commanditaire de l’enlèvement. Il est habillé en blanc (la couleur de la mort), le visage peint. Son sourire sardoniques, ses yeux torves et ses tours pendables expriment une cruauté inégalée. Un méchant somme toute trop classique. La deuxième moitié du film est bien moins intéressante que la première. Chat Ivre affrontera son ennemi mortel, l’abbé Liao Kung (Yeung Chi-hing), personnage sorti un peu de n’importe où, provoquant une tournure scénaristique aussi abrupte que convenue. Les scènes de combat entre l’abbé et Chat Ivre sont d’une grande platitude.
L’attrait majeur de L’Hirondelle d’or est sa deuxième séquence, au bout de dix minutes de film, quand Hirondelle d’or entre en scène. Elle se déroule dans l’auberge. Un orage annonce l’action qui va se dérouler, vive et soudaine. La caméra dans un travelling de gauche à droite la suit de la porte à la table où elle s’installe, elle marche lentement, observant tous les autres clients. Tous les personnages s’observent, la bande de Tigre au visage de Jade l’a repérée. Un plan d’ensemble en plongée permet de comprendre où se trouve chaque personnage, ce que le découpage en champ – contrechamp ne faisait pas. Le bras droit de la bande (Lee Wang-chun) aborde Hirondelle d’or, dans un grand sourire, il lui demande qui elle est, ce qu’elle fait là. La musique de percussions démarre. L’affrontement commence avec un jeu de regards et se poursuit, tandis qu’elle dîne tranquillement, avec des objets qu’on lance à Hirondelle d’or (une jarre de vin, des pièces) qu’elle débine d’un geste habile de la main sans bouger le reste de son corps. Elle est seule, ils sont une douzaine. L’affrontement aux sabres se fait sur le son des percussions. Chaque geste est redoublé par un tambour. Quand elle se fait assaillir par les sabreurs, un plan large montre les brigands s’approcher d’elle, un plan serré la montre remuant son épée puis un troisième plan large, avec une musique frénétique, filme les brigands s’effondrer. Toute la mise en scène de King Hu est dans ces trois plans, un montage faussement champ-contrechamp qui rythme le combat. Cette séquence qui dure dix minutes est la vraie révolution du wu xia pian mais elle n’était sans doute pas du goût de la Shaw Brothers qui ont fait comprendre à King Hu qu’il ne ferait plus de films dans la compagnie.
L’Hirondelle d’or (Come drink with me, 大醉俠, Hong Kong, 1966) Un film de King Hu avec Cheng Pei-pei, Yueh Hua, Chen Hung-lieh, Lee Wan-chung, Yeung Chi-hing, Shum Lo, Han Ying-chieh, Fung Ngai, Simon Yuen, Ku Feng, Wong Yeuk-ping, Kwan Ying-chi, Chow Siu-loi, Nam Wai-lit, Tung Choi-bo, Chiu Hung, Chui Chung-hok, Hao Li-jen, Wong Chung, Cheung Hei.
jeudi 2 février 2012
The Story of Sue San

Après quelques années comme acteur dans divers compagnies, King Hu est engagé à la Shaw Brothers et tourne pour eux son premier long-métrage The Story of Sue San sur un scénario de son cru. Le film n’est pas à proprement parlé un opéra chinois mais inclut de nombreuses chansons qui affirment ce que pensent les personnages et inclut même un long flash-back pour la dernière chanson. Ces scènes musicales sont filmées avec de grands mouvements de caméra autour des interprètes statiques (les premières autour d’un repas) avec parfois un orchestre derrière les acteurs. The Story of Sue San est extrêmement romantique, une histoire d’amour contrarié entre un lettré et une prostituée. La mise en scène de King Hu n’apporte rien de nouveau et ressemble à celle de la plupart des films de la Shaw Brothers, another Shaw Production, comme on lit à la fin de leurs films.
Le jeune Wang Ching-lung (Zhao Lei) est le fils d’un juge à la retraite. Parti en voyage à Pékin, il remarque une belle jeune femme dont il cherche à connaitre le nom. Sue San (Bellty Loh) est une prostituée du bordel Fu Chu Huan, le plus réputé de la ville, celui dans lequel vont les notables. Littéralement charmé par sa beauté, il veut la rencontrer et va dans la maison de luxe au grand dam de son vieux serviteur qui sait que le père de Wang désapprouverait cette visite. La mère maquerelle (Hung Mei) le fait patienter en espérant en tirer un peu d’argent mais Sue San n’en a cure et fait la fine bouche. Le Maître Shen (Yeung Chi-hing) passe avant lui bien qu’arrivé après. Quand enfin, elle daigne prêter attention à Wang, il décide de partir.
Ce n’est bien sûr que partie remise. Il devait rentrer dans sa région mais annule tout pour rester auprès d’elle. Il participe de plus en plus à la vie de bordel, attend la belle des heures, ce qui satisfait la maquerelle qui voit ses gains augmenter. Elle finit par être séduite sous le regard amusé du petit marchand de graines de pastèque, Jin (Lee Kwan) le seul qui voit un peu de pureté dans cette histoire d’amour ; l’un de seuls personnages à donner quelques moments de comédie dans cette tragédie amoureuse. Le couple décide de se marier mais le père de Wang Ching-lung renie son fils qui voit ses vivres coupées. Il est bien obligé de s’installer à demeure dans le bordel, fait construire un appartement pour lui et Sue San (dans un décor typique du kitsch de la Shaw, tout en dorure, en fioriture, en clinquant refusant encore plus le réalisme).
Tout serait trop beau pour que ça dure. Le scénario n’y va pas avec le dos de la cuiller pour interrompre la vie amoureuse du couple. Wang n’a plus d’argent et doit se réfugier dans un temple tel un mendiant, vivre en haillons et souffrir de la faim. Sue San se voit obligée par la maquerelle de continuer de se prostituée, bien que mariée à Wang qui ne peut pas la « racheter ». Maitre Shen va alors proposer à Sue San de devenir sa concubine, la racheter à sa « mère » qui l’avait recueilli à l’âge de sept ans pour en faire une courtisane. Mais l’épouse de Shan, Madame Pi (Go Bo-shu) va la traiter en servante et quand Sue San s’aperçoit qu’elle a un amant, Madame Pi va chercher à l’assassiner. Le film va se poursuivre dans les larmes, le mensonge et l’injustice sans aucune subtilité. Et tandis que Sue San tombe dans la déchéance la plus complète, Wang va rentrer chez son père, devenir un magistrat incorruptible et redresser la situation dans un happy end aussi improbable que romantique.
The Story of Sue San (玉堂春, Hong Kong, 1964) Un film de King Hu avec Betty Loh, Zhao Lei, Goo Man-chung, Hung Mei, Chu Mu, Lee Kwan, Lee Ying, Cheng Miu, Ou-yang Sha-fei, Chan Wan-wa, Yeung Chi-hing, Go Bo-shu, Wong Chung, Angela Yu, Yau Gwong-chiu, Paul Chang, Tien Feng.
mercredi 1 février 2012
Tatsumi

Yoshihiro Tatsumi a 75 ans au moment de la réalisation de Tatsumi qui est sa biographie en animation tournée par Eric Khoo. Le cinéaste de Singapour est amateur de projet incongru. Après Be with me, qui parlait de son pays, il avait tourné My Magic qui avait déconcerté beaucoup de monde (enfin, le film a été tellement peu montré que finalement, il a déconcerté uniquement ceux qui s’attendaient à voir une suite de son précédent film). Le film commence avec en voix off le dessinateur (ou l’illustrateur selon ses propres mots), qui vient d’ailleurs de recevoir un Prix au Festival d’Angoulème, qui narre les moments cruciaux de sa vie. Mais Tatsumi rend d’abord un hommage à Osamu Tezuka qu’il a rencontré à 15 ans.
Enfant, Yoshihiro Tatsumi était fan du dessinateur et c’est en espérant être son égal qu’il commence à créer des mangas. Il en envoie à des éditeurs dès ses dix ans rendant jaloux son grand frère qui, malade, ne peut dessiner. La confrontation sera violente puisqu’un jour son frère, dans un excès de colère, déchire tout ses bandes. Tatsumi est publié pour la première fois à l’âge de 15 ans. Comme cadeau, en plus d’être payé, il aura la joie de rencontrer Tezuka. « Le plus jour de ma vie », s’exclame-t-il. Petit à petit, ses travaux sont achetés régulièrement. Puis, il s’installe avec deux autres mangakas dans un appartement d’Osaka, sa ville d’origine. Puis, il tombe amoureux.
Ces parties biographiques (ou données comme telles) en couleur sont souvent très émouvantes. Son esthétique créée avec Phil Mitchell est simple, somme toute peu animée (les dessins sont saccadés). L’animation est plutôt enfantine sur une jolie musique mélancolique de Christopher Khoo. L’illustrateur ne se vante jamais, au contraire, il est parfois critique avec lui-même, expliquant parfois sa naïveté devant ses mangas pour enfants, ou encore expliquant ses moments de creux dans sa carrière. Il narre aussi l’avènement du gekiga, le manga pour adultes dont les histoires seraient plus sombres et matures.
Ces gekigas fournissent l’autre partie du film. Entre quelques moments de biographie, on plonge dans des histoires écrites par Tatsumi dans les années 1970 et qui, selon ses propres mots, décrivaient son grand malaise. Animées en noir et blanc, ces cinq histoires de fiction montrent des personnages solitaires et dépressifs. Hell évoque un photographe qui travaille sur un reportage à Hiroshima juste après le lancement de la bombe. Beloved monkey montre un ouvrier qui vit seul avec un singe et qui perd un bras dans un accident de travail. Just a man est le récit d’un homme bientôt à la retraite qui désespère de devoir passer le reste de sa vie avec une femme qu’il hait. Occupied décrit l’ennui d’un mangaka à qui l’inspiration fait défaut et qui va la retrouver en observant les graffitis obscènes dans les toilettes. Good-bye exprime la déprime d’un vieux père face à sa fille « pute à soldats américains » qui se fait rejeter par tout le monde.
Ces cinq histoires, bien que plus dures, plus rudes, plus sèches, sont paradoxalement moins émouvantes que le récit biographique. Elles montrent cependant l’univers de Tatsumi. Mis en parallèle, on constate que la vie du dessinateur irrigue ses fictions. On sent qu’il a observé et qu’il a tiré de ce qu’il a pu voir de quoi écrire et dessiner (on le sent particulièrement dans Occupied). Il n’est sans soute pas le seul à parler du Japon contemporain, à faire des récits sérieux, mais sa manière est sans romanesque, sans fin à proprement parler laissant un fin ouverte. Tatsumi dessine sur le quotidien et sur les marginaux. C’est un auteur, à ce titre, contestataire et critique du Japon. Et Eric Khoo porte sur son œuvre un regard plein de tendresse. On comprend que son univers est très proche de celui de Yoshihiro Tatsumi.
Tatsumi (Singapour, 2011) Un film d’Eric Khoo avec les voix de Tetsuya Bessho, Motoko Gollent, Yoshihiro Tatsumi, Mike Wiluan.
dimanche 29 janvier 2012
East meets West 2011

