mardi 24 juillet 2007

Crazy kung-fu


Stephen Chow a pris tout son temps pour tourner Crazy kung-fu. Trois ans depuis Shaolin soccer. Ça peut paraître peu, mais pour l'industrie du cinéma de Hong Kong, c'est énorme. A vrai dire, on ne connaît que Wong Kar-wai qui se permette ce genre de luxe. Il est cependant impossible de comparer les deux cinéastes. Chacun a son style si différent, style reconnaissable dès les premières images. Pour nous, Stephen Chow est le meilleur cinéaste de Hong Kong actuel, et Crazy kung-fu son chef d'œuvre. Et un très grand film, tout simplement.

Nous somme à la fin des années 1930 à Shanghai (un lieu et une période adorée de Tsui Hark). On y découvre la bande des haches (une arme vue dans chacun des films de Stephen Chow, ici tout le temps présente). Le gang des haches est une armée de gangsters qui fait régner la loi dans les rues et dans le commissariat. Le chef du gang c'est Frère Sum (Danny Chan, celui qui interprétait le gardien de but dans Shaolin soccer), qui avec ses fringues classes – mais ses dents pourries – entend rester le maître de Shanghai. Il exécute tous ceux qui sont en travers de son chemin. Chow les filme comme dans un vieux film américain (disons pour simplifier Scarface de Howard Hawks, ou un James Cagney).

Autre lieu et autre milieu, celui de la Porcherie et sa pauvreté. La Porcherie est, si l'on ose dire, une résidence tenue par la proprio (Yuen Qiu) et son mari (Yuen Wah). Lui est faible et lâche, il profite de sa position sociale pour abuser de la gentillesse des locataires. Elle est grossière, toujours une clope au bec, elle tire la gueule. C'est une maîtresse femme qui ne s'en laisse pas compter. Ainsi quand Sing (Stephen Chow) et son comparse Bone (Lam Tze-chung) arrivent dans la Porcherie en se faisant passer pour des membres du gang des haches, elle file une raclée à Sing. Arrive alors pour de vrai, le gang des haches. Il menace toute la communauté de la Porcherie, notamment une mère et son enfant que Sum s'apprête à immoler. Mais trois locataires s'avèrent être des experts en arts martiaux et défont les gangsters. Dès lors, la Porcherie est en grand danger.

La grande idée de Stephen Chow de prendre son temps pour présenter les locataires de la Porcherie. On est même étonné que son propre personnage n'apparaisse qu'au bout d'une douzaine de minutes. Chow, le réalisateur, laisse – provisoirement – Chow l'acteur de côté pour mieux faire savourer sa galerie de personnages qui semblent tout droit sortis d'un film italien : entre Miracle à Milan de Vittorio de Sica et Affreux sales et méchants de Ettore Scola. C'est magnifique de tendresse et de drôlerie. Il faut dire que la galerie de gueules chez Stephen Chow a toujours été jouissive. Le coiffeur qui montre la raie des fesses, le tailleur homo, la bimbo aux dents de lapin. Tous concourent à rendre Crazy kung-fu hilarant. La première partie du film leur est consacrée avant que Stephen Chow n'en devienne la star.

Crazy kung-fu est truffé de gags et de trouvailles, telle la poursuite entre la proprio et Sing qui évoque un Tex Avery. Stephen Chow réussit à varier l'humour de son film qui va de la logorrhée verbale de la proprio au comique de situation en passant par les nombreux gags visuels. Une anthologie. L'humour fonctionne essentiellement grâce aux duos d'acteurs : Sing et son gros comparses (deux tocards), les proprios (qui cachent bien des choses), Sum et son lieutenant (la scène de la voiture où Sum veut observer les musiciens est magnifique). Aucun n'est réellement à sa place ce qui crée des décalages savoureux.

Stephen Chow se soucie moins dans Crazy kung-fu du personnage féminin qui pourrait lui fournir une histoire d'amour. C'est sans doute la plus grande et seule faiblesse du film que la relation, débutée dès l'enfance, entre Sing et la marchande de glaces. On pourrait à la rigueur dire qu'elle est inutile, si ce n'est qu'elle permet de terminer le film. En revanche, Chow parvient à offrir un sublime moment de poésie avec les deux musiciens commandités par Sum pour tuer les gens de la Porcherie. Les deux musiciens jouent de leur instrument qui envoie des sabres invisibles (belle idée), mais mieux, dans un travelling latéral, il suit un des artistes martiaux. Il se fait attaquer par les notes de musique. Un chaton se promène sur un mur, les notes le coupent en deux, mais seule l'ombre nous le révèle. C'est très beau et très triste à la fois.

Crazy kung-fu regorge aussi de combats chorégraphiés par Yuen Woo-ping (et accessoirement Sammo Hung). Ils sont autant de morceaux de bravoure. Stephen Chow mélange allégrement les effets spéciaux les plus en pointe à Hong Kong et les combats à l'ancienne. Les combats sont d'une grande lisibilité, Chow privilégiant les longs plans – parfois fixes, bien loin d'une prétendue mise en scène hystérique et épileptique que certains ont cru voir –, y compris dans la longue scène finale entre Nuage de Feu (Bruce Leung) et Stephen Chow qui tente d'appliquer le kung-fu de la paume ardente de Bouddha. Ce qui passionne aussi est la volonté de Stephen Chow de ne pas céder à la tentation du jeunisme à tout crin. Yuen Qiu, Yuen Wah et Bruce Leung ne sont plus des jeunots dans le cinéma de Hong Kong. C'est aussi pour cela que Crazy kung-fu est passionnant et différent.

Crazy kung-fu est évidemment à regarder en cantonais sous titré français. La version française est atroce avec ses doublures qui prennent un accent petit chinois (honte !). Depuis la sortie du film, Stephen Chow a raflé quelques unes des plus prestigieuses récompenses des Hong Kong Film Awards 2005 : meilleur film, meilleur acteur de second rôle (Yuen Wah), meilleur montage, meilleure chorégraphie, meilleurs effets sonores et meilleurs effets visuels. Le public a bien entendu fait un triomphe au film : ce n'est que justice. Depuis, Wong Jing (qui lança Stephen Chow à la fin des années 1980) a tourné plusieurs Kung fu mahjong avec Yuen Wah et Yuen Qiu. On ne copie que les grands films !

Jean Dorel

Crazy kung-fu (Kung fu hustle, 功夫, Hong Kong, 2004) Un film de Stephen Chow avec Yuen Wah, Yuen Qiu, Lam Tze-chung, Stephen Chow, Danny Chan, Bruce Leung, Lam Suet

1 commentaire:

Apris a dit…

Un vrai chef d'oeuvre... Beau blog