




Le Festin chinois de Tsui Hark est une joyeuse comédie où le cinéaste mélange deux des ingrédients qui fondent les racines de la culture chinoise : l'art culinaire et l'art martial. Un régal.
Le 28 janvier 1998 Le Festin chinois sortait sur les écrans de cinéma en France. C'était le premier film de Tsui Hark à connaître une vraie distribution. Cela peut paraître étrange, mais les films de Tsui n'avaient jamais été projetés que dans des festivals ou des rétrospectives. La critique française, à de rares exceptions près, avait jugé avec beaucoup de dédain Le Festin chinois, le considérant comme une œuvre mineure du cinéaste hongkongais. On avait pu découvrir à l'époque, grâce à HK Vidéo, plusieurs de ses films en VHS, notamment l'indépassable The Blade et l'indispensable Zu les guerriers de la montagne magique. Le Festin chinois, en le revoyant dix ans après sa réalisation, n'est pas si mineur que ça.
On le sait, Tsui Hark tout au long de sa carrière a eu plus d'échecs au box office que de succès. Zu et The Blade, sans doute ses deux meilleurs films, sont ses plus gros bides. Pour pouvoir se permettre ses chefs d'œuvre, Tsui est souvent obligé de composer avec le divertissement pur. Cela a été le cas avec Twin Dragons (co-réalisé par Ringo Lam) où Jackie Chan était la star, et ce Festin chinois, comédie du Nouvel An Lunaire
Chaperonné par la compagnie Madarin Films, Tsui s'était engagé à tourner deux comédies du nouvel an avec ces deux stars. La deuxième, un an plus tard, Tristar (toujours inédite en France) sera également un grand succès au box office. Tsui Hark engage Kenny Bee à qui il avait donné dix ans auparavant le rôle principal dans le très beau Shanghai Blues. Sont aussi de la partie le jeune Chiu Man-chuk (il avait 22 ans) qui avait tourné sous la caméra du maître Green snake puis remplacé Jet Li dans Il était une fois en Chine 3 et 4. Autre acteur fétiche de Tsui Hark, Hung Yan-yan avait lui aussi joué dans les Il était une fois en Chine, notamment à partir du 3, le personnage de Pied-bot. Tsui Hark aura l'idée géniale de les réunir à nouveau dans The Blade.
L'époque contemporaine a rarement inspiré le cinéma de Tsui Hark. Ses films s'y déroulent pour la plupart dans une Chine ancestrale et éternelle. Peu se situent après l'accession au pouvoir de Mao. Le Festin chinois évoque l'angoisse légitime que ressentait la population de Hong Kong à l'approche de la rétrocession. Leslie Cheung n'a qu'une seule envie : émigrer au Canada. Il tente de se faire engager par un restaurant de Toronto venu à Hong Kong embaucher des chefs cuisiniers. Incapable de faire un plat goûteux, il trichera en présentant du porc aigre-doux (une recette très difficile) acheté dans un restaurant quelconque. La supercherie sera découverte. Leslie devra rester à Hong Kong. Anita Yuen est une adolescente désorientée. Cheveux rouges, boucles d'oreilles, maquillages flashy, elle ne parle à son père, grand cuisinier, qu'en anglais. C'est par le biais de la tradition culinaire, une des racines de la culture chinoise, que ces deux représentants d'une jeunesse en quête d'identité, redécouvriront leur culture.
A priori léger, Le Festin chinois développe une position politique à laquelle Tsui Hark adhère. Tsui, que ce soit dans L'Enfer des armes ou dans Il était une fois en Chine, a toujours fustigé l'influence néfaste que peut avoir l'occident sur
En revanche, Tsui Hark filme avec une élégance remarquable toutes les séquences culinaires. Et surtout les concours du Festin Impérial où les cuisiniers doivent concocter cent huit plats avec les mets les plus fins. Comme ce sont Chiu Man-chuk et Hung Yan-yan, artistes martiaux, qui jouent les cuisiniers, en toute logique Tsui Hark intègre l'autre grande tradition chinoise dans son film : l'art martial. D'abord par la rédemption du personnage de Kenny Bee, ancien grand chef qui, à la suite du départ de sa femme, devient alcoolique. Il s'agira pour Leslie et Anita de le remettre sur pied. On retrouve dans le scénario du Festin chinois celui d'un wu xia pian classique : défi entre deux écoles différentes, retour du héros déchu, son entraînement pour recouvrer sa force et pour finir le combat final. Cet affrontement final pour préparer le Festin Impérial est là aussi filmé avec la précision d'un combat d'art martial. Et cette séquence finale, qui dure plus de vingt minutes est d'une grande beauté.
On l'a déjà dit, Le Festin chinois est une comédie familiale. La fin sera forcément heureuse. Les gentils seront récompensés de leur effort. Les méchants seront punis pour leur mesquinerie. Et bien sûr, on s'en doute, Anita et Leslie qui n'arrêtaient pas de se chamailler tout au long du film, après s'être séduits mutuellement, finiront par s'aimer d'un amour véritable. Tout peut se terminer en souhaitant, avec toute l'équipe du film réunie dans le dernier plan, une bonne année aux spectateurs. Quel bon film !
Jean Dorel
Le Festin chinois (金玉滿堂, Hong Kong, 1994) Un film de Tsui Hark avec Leslie Cheung, Anita Yuen, Chiu Man-chuk, Hung Yan-yan, Kenny Bee
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