samedi 9 juin 2007

La Saveur de la pastèque


On se demandait quelle tournure allait prendre le cinéma de Tsai Ming-liang après Goodbye Dragon Inn. Son cinéma s'était particulièrement desséché. Son dernier film pouvait facilement être vu comme réactionnaire, largement tourné vers un passé lointain et glorieux. Pour dire la vérité, on attendait pas tellement le nouveau film de Tsai, jusqu'à ce que la rumeur commence à enfler, que les affiches fleurissent devant les vitrines des cinémas, que des photos soient visibles sur le site et qu'on apprenne que La Saveur de la pastèque serait interdit aux moins de 16 ans. De quoi attirer l'attention...
La Saveur de la pastèque commence comme un film classique de Tsai Ming-liang. Lieu désert, un couloir. Une femme y avance. Elle en croise une autre. Ça dure quelques minutes. Plan séquence normal. Pour l'instant rien de neuf, se dit le spectateur. Tsai va nous refaire ses longs plans comme depuis quinze ans. En un sens, c'est vrai. Mais le cinéaste taïwanais opère sa révolution lentement, en douceur, à l'image de ses films.
Il fait chaud, très chaud à Taiwan. La pluie s'est arrêtée depuis longtemps. On n'est plus dans The Hole. Les rivières sont à sec. Les robinets ont du mal à fournir de l'eau aux habitants. Les douches, ils n'y ont même pas droit. Bonjour les odeurs... La femme évoquée plus haut, celle du métro, est désormais arrivée chez elle. La télévision est allumée : aux infos, on apprend que l'eau est devenue si rare, que les pastèques sont devenues la denrée la moins chère pour se rafraîchir. On peut boire le jus de la pastèque. On peut aussi se rafraîchir autrement. Par exemple, en posant une moitié de pastèque sur son sexe. C'est ce que fait notre dame.
Entre alors en scène Lee Kang-sheng, acteur fétiche de Tsai. Il a toujours la même tête d'enfant sur un corps qui, au fil des ans et des films, s'est un peu épaissi. Lee léchouille la chair de la pastèque, puis y enfonce joyeusement son majeur pour y pénétrer toute la main vigoureusement. Le résultat ne se fait pas attendre : la jouissance. Celle du personnage féminin qui clame haut et fort son orgasme tandis que le jus de la pastèque s'étale ostentatoirement sur son corps et celui du garçon. Jouissance du spectateur devant cette jolie scène de cul. Enfin, scène de cucurbitacée, pour être exact. Voilà, les faits : Tsai Ming-liang est en forme.
Seulement voilà, comment faire pour s'enlever le sucre collé sur le corps avant que les insectes viennent vous dévorer. Trouver où se laver est plus difficile que n'importe quelle autre chose. Solution de la fille : voler l'eau dans les toilettes publiques. Tant qu'à faire. Solution du garçon : se laver dans la réserve qui se trouve sur le toit. S'y faire un shampooing, se rincer les cheveux et la peau. Que des bulles de savon de ce bain sortent du lavabo de la fille et c'est encore plus beau.
" Tu vends toujours des montres ? " demande la fille au garçon. Non, le garçon ne vend plus de montres. Il a changé de métier. Depuis Et là-bas quelle heure est-il ?, il est devenu acteur de porno. Forcément logique puisque les salles de cinéma ferment comme le constatait Tsai dans Goodbye Dragon Inn. Puisqu'on ne produit plus de wu xia pian à Taiwan, pourquoi ne pas faire des films pornographiques ? Lee Kang-sheng, acteur de tous les films de Tsai depuis ses débuts dans la fiction en 1992 avec Les Rebelles du Dieu Néon est, plus qu'avant encore, le pivot de La Saveur de la pastèque, celui autour duquel tournent tous les autres personnages. On a pu comparer cette double fidélité entre un acteur et son cinéaste à celle de Jean-Pierre Léaud devant la caméra de François Truffaut. Il semble plus évident de la comparer à la relation entre Marlène Dietrich filmée par Josef Von Sternberg, ne serait-ce que parce que ces derniers ont fait sept films ensemble.
Lee Kang-sheng enlève son habituel slip blanc pour apparaître dans le plus simple appareil en train de fourrager une actrice japonaise aux seins énormes. Les tournages se font dans un appartement. La voisine au-dessous entend les râles du mâle en rut. Il n'y a plus de trou pour laisser passer un pied. On n'est vraiment plus dans The Hole. Si l'eau coule encore un peu sur Lee et l'actrice japonaise quand ils baisent dans une baignoire, elle vient vite à manquer pour évoquer une douche amoureuse. Et s'il elle vient à manquer dans les bouteilles que déversent les assistants réalisateurs, par quoi la remplacer si ce n'est par de l'urine de ces mêmes assistants. Tsai Ming-liang nous avait habitués dans ses films précédents à une certaine trivialité. Elle va ici encore plus loin. Le sperme gicle sur le visage de l'actrice porno. On ne s'attendait pas à ça.
La Saveur de la pastèque est un film rempli de sensations mais est très avare de paroles. Les personnages n'y parlent pratiquement pas. Que faire de sa bouche si on ne parle pas ? On mange bien sûr. On admire la séquence de la recette des vermicelles frits sur lesquels Lee Kang-sheng verse une onctueuse sauce aux champignons et aux coquillages. On avale du jus de pastèque pour se désaltérer. Des crabes tombent du panier de la voisine du dessous. Lee descend vite aider la malheureuse effrayée. Et aussitôt attrapés aussitôt dégustés. Belle scène en ombre chinoise. Et bouquet final, la bouche sert aussi, vous l'aurez compris, à attraper des sexes.
Ne pas parler n'empêche pas de chanter. La Saveur de la pastèque est, en plus d'être un chef d'œuvre de sensualité, une comédie musicale. Six chansons parsèment le film. Toutes courtes, jamais ne durant plus de deux minutes, elles sont un vibrant hommage à la tradition américaine des musicals des années 1940 et 1950. Chorégraphiées à l'ancienne avec les acteurs vêtus de costumes espiègles, ces chansons mélancoliques rythment La Saveur de la pastèque, en font battre le cœur intime du film et vibrer le spectateur. Quel bonheur que La Saveur de la pastèque soit un film joyeusement mélancolique.
Jean Dorel
Texte initialement publié sur Nihon-fr.com en octobre 2005

La Saveur de la pastèque (Taïwan, 2005) Un film de Tsai Ming-liang

1 commentaire:

SEB a dit…

Salut ma poule, vive l'indépendance, vive le cinéma, a bas alternative liberale, vive les prolos !